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Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 155.djvu/843

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dit Platon, la vertu qui se montre dans les enfans, et lorsque leurs plaisirs et leurs peines, leurs amours et leurs haines sont conformes à l’ordre [1]. » Pour créer et maintenir cette conformité, il n’y a pas, suivant l’auteur des Lois, de meilleure discipline que la musique. Encore faut-il que cette musique soit belle, et c’est ici qu’apparaît, dominant l’esthétique musicale des Grecs, la notion de moralité. « Toute figure, dit ailleurs Platon, toute mélodie qui exprime les bonnes qualités de lame ou du corps, soit elles-mêmes, soit leur image, est belle ; c’est tout le contraire, si elle en exprime les mauvaises qualités… Il faut juger de la musique par le plaisir qu’elle cause, mais non pas aux premiers venus ; la plus belle musique est celle qui plaît à ceux qui valent davantage et qui ont reçu une éducation convenable, et plus encore celle qui plaît à un seul, distingué par la vertu et l’éducation. » Ailleurs, si Platon proscrit la musique purement instrumentale, s’il traite « l’emploi des instrumens sans la voix humaine » de « barbarie et de vrai charlatanisme » c’est de peur que l’âme ou la volonté, n’étant plus retenue et préservée par les paroles, s’égare et se corrompe. « Il est mauvais, dit-il, de faire entendre sans paroles des mesures et des mélodies sur la lyre ou la flûte, de sorte qu’il est fort difficile de deviner ce que signifient ces mesures et ces mélodies, dénuées de paroles, ni à quel genre d’imitation un peu raisonnable cela ressemble. » Puisque enfin, toujours selon Platon, la musique est « l’art qui, réglant la voix, passe jusqu’à l’âme et lui inspire le goût de la vertu ; » puisque, dans les jugemens que la philosophie a portés sur la musique et jusque dans les définitions qu’elle en donne, le mot de vertu revient sans cesse, on ne saurait douter que l’idéal de la musique grecque ait consisté dans cette correspondance ou dans cette identité du bien et du beau qu’un mot grec, un seul : ϰαλοϰάγαθος (kalokagathos), exprima.

La théorie des éthos divers n’est autre chose que l’organisation ou la reconnaissance d’une hiérarchie morale parmi les modes, les rythmes et les instrumens. Les Grecs avaient poussé très loin ce qu’on peut appeler la psychologie ou plutôt l’éthique musicale. Leur fine sensibilité percevait des rapports très délicats, et qui parfois nous échappent, entre le son et l’âme. Rien n’est plus curieux que de lire dans les ouvrages de l’antiquité certaines analyses de ces modes, qu’on appelait alors « les principes des

  1. Les Lois, liv. III, trad. Cousin.