Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 155.djvu/841

Cette page n’a pas encore été corrigée


d’élégantes poses, à dessiner de beaux mouvemens. Ils veulent que toute gymnastique soit un signe, un langage. Avant d’avoir créé la pantomime proprement dite, ils attachent une signification mimétique, ou tout au moins symbolique, aux mouvemens en apparence les plus désordonnés [1]. »

Expressive et plastique, la danse concourut avec la musique et la poésie à la perfection d’un genre fameux entre tous, purement grec, et qui n’existe plus aujourd’hui : la lyrique chorale. « Combinaison des trois arts musiques, dit très bien M. Gevaert, la plus complète et la plus originale, sans contredit, que les Grecs aient connue. Fleur délicate, exquise, qui ne pouvait germer, pousser et s’épanouir qu’au sein d’une société chez laquelle l’amour de la vie en commun, le goût des fêtes publiques et des cérémonies religieuses s’alliaient à une haute idée de la dignité de l’art. » Et M. Gevaert encore définit ainsi le rôle et presque la nécessité de la danse en cette création du génie hellénique : « L’orchestique était à la musique des anciens ce que la polyphonie est à la nôtre, l’élément complémentaire et déterminant. Elle devait élever la mélodie, l’essence de la musique, à sa plus haute puissance expressive, en révélant sous une forme sensible la beauté de son organisme rythmique, de même que l’orchestre moderne doit mettre à nu toutes les richesses de l’organisme harmonique de la cantilène. C’était, si l’on peut s’exprimer ainsi, une instrumentation pour l’œil. Aucune création de l’esprit ne reflète plus fidèlement le génie essentiellement plastique des Grecs ; chant et danse ont un rapport si intime dans l’esprit de l’Hellène, que sa langue emploie le mot danser (χορεύειν) au sens de célébrer. »

On ne saurait mieux comprendre ni mieux expliquer. La danse était pour les Grecs la part faite aux exigences du regard, à l’impérieux besoin de la beauté visible. Elle introduisait dans une ode de Pindare un élément absent de nos plus lyriques chefs-d’œuvre : une cantate, un oratorio, ou le finale de la symphonie avec chœurs. Reliant « la sculpture et la peinture, expression de l’ordre dans l’espace, à la musique, expression directe,

  1. M. Maurice Emmanuel, op. cit. — Cf. Lamennais : « Chez les Grecs, point de fêtes religieuses où la danse n’intervint : quelquefois solennellement grave, restreinte à la marche rythmée ; quelquefois passionnée jusqu’au délire, haletante, échevelée, enivrée, comme dans les dionysiaques. Les unes se rapportaient aux conceptions élevées de la cause suprême, de l’ordre intellectuel et moral ; les autres au sentiment des puissances aveugles, énergiques, indomptables de la nature. » (Philosophie de l’art, Danse. )