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nouvel élément, très considérable, à l’histoire de l’esprit classique en musique et à la définition même de cet esprit.

La désorganisation du rythme est un signe très apparent que cet esprit se retire de nous. « Aujourd’hui, comme dit M. Combarieu, certains compositeurs montrent une tendance manifeste à supprimer le rythme, autant qu’il est possible. Ils ne s’affranchissent pas de certaines lois, qui sont générales comme celles de la respiration, mais ils ne négligent rien de ce qui dépend d’eux pour rompre la régularité des formes, pour rendre le style indéfini. Le créateur de cette nouvelle manière est Richard Wagner. » Rien de plus juste. Wagner est le représentant le plus illustre et le plus génial de la musique qu’on pourrait appeler arythmique. Or, une telle musique étant la plus opposée qui se puisse concevoir à celle des Grecs, où le rythme tenait la première place, il en résulte qu’à ce point de vue du moins, le maître de Bayreuth apparaît beaucoup moins que d’autres ne le prétendent et qu’il ne le croyait lui-même, comme le disciple des anciens.

Mais voici quelque chose de plus singulier et qui va beaucoup plus loin. Se pourrait-il que cet effacement et pour ainsi dire cet évanouissement du rythme fût pour la musique non pas une perte, mais au contraire un gain, un progrès vers l’idéal ou l’absolu ? « Le rythme, écrit M. Combarieu, est l’œuvre d’une intelligence artistique encore rudimentaire, qui, trop faible pour saisir les choses dans leur continuité et leur plénitude, les réduit à des proportions moyennes, les morcelle pour les mieux comprendre, en répète certaines parties pour que la mémoire ait plus de prise sur elles, introduit en un mot dans le langage qui les exprime des rapports artificiels… L’intelligence suprême ne pense pas le monde sous une forme rythmique, puisque le temps n’existe pas pour elle, et que le rythme est la division du temps. » Soit, mais alors je me demande avec intérêt, que dis-je, avec une sorte d’angoisse métaphysique, ce qu’il resterait de la musique, — cet art qui n’existe que subsidiairement dans l’espace, — le jour où il se comporterait comme n’existant plus dans le temps. Et si j’ai quelque peine à le comprendre, il ne me déplaît pas d’y réfléchir ou d’y rêver.

Les Grecs n’y rêvèrent jamais. Ils mirent tout leur génie à constituer, à développer la musique dans le temps, plutôt qu’à l’en abstraire. Plus sages que nous, ils étaient moins impatiens de ces grandes lois métaphysiques que Renan rappelait aux artistes,