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de l’antiquité : « Leur contour mélodique seul nous demeure inconnu. » Excusez du peu ! se serait écrié cet enragé mélodiste de Rossini. Avouons que c’est beaucoup, et que, par le rythme seul, nous sommes loin de tout savoir de la musique antique ; mais par la seule mélodie, sans le rythme, nous en saurions peut-être moins encore. Prenons, dans la musique moderne, une œuvre qui ne soit guère autre chose, comme les œuvres de l’antiquité, que mélodie et rythme : par exemple, la Marseillaise. Retirons-en tour à tour chacun des deux élémens, et ne gardons, avec les paroles bien entendu, que l’autre. Lequel, demeuré seul, sera le plus efficace ? Lequel nous donnera le mieux une idée, incomplète sans doute et comme amputée, mais une idée enfin de la Marseillaise ? La mélodie sans le rythme est une série de sons, et, dans la musique, il est certain que le son a quelque importance. Mais sera-ce vraiment de la musique ? Que nous diront ces notes successives, qui seront dans l’espace, puisque nous en percevrons les hauteurs différentes, mais qui ne seront pas dans le temps, car nous ne saurons pas comment le temps est divisé par elles ? Au contraire, que la mélodie soit perdue et que le rythme nous reste, il semble bien que la perte sera moindre et le résidu plus précieux. Battue sur un tambour, que dis-je, frappée avec le pied sur le sol, en d’autres termes, exclusivement rythmique, la Marseillaise sera plus musicale, plus elle-même, que chantée, sans rythme, par un instrument ou par une voix. Ainsi l’ordre des notes dans la durée importe peut-être plus encore que leur ordre dans l’espace, et nous ne devons pas trop nous plaindre si, des deux facteurs principaux de la musique antique, nous avons sauvé le plus utile à notre science ou du moins à nos inductions.

Les Grecs l’estimaient le plus nécessaire à la beauté. Le rythme servait de loi commune et de lien aux trois arts « pratiques » ou « musiques, » ceux qui se réalisent dans la durée par le mouvement, et qui sont la poésie, la musique et la danse. « Trois choses, dit Aristoxène, sont aptes à recevoir le rythme : la parole, le son et les mouvemens du corps. » Le rythme était, dans l’antiquité, le principe mâle et commandait à la mélodie, principe féminin. Aristoxène encore constate avec regret, et comme un signe de décadence, que « les musiciens d’autrefois étaient amoureux des rythmes, tandis que ceux d’aujourd’hui le sont des mélodies. » L’importance du rythme et le développement de la rythmopée chez les Hellènes s’explique par ce fait unique et capital, que la