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Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 155.djvu/820

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de la Saint-Jean. Ce fut admirable sans doute quand s’éleva le concert des voix entrelacées, mais, de l’autre côté des grilles, quand répondirent les voix unies, alors ce fut plus admirable encore ; l’harmonie, le contrepoint furent oubliés, et la pure mélodie triompha.

M. Gevaert a raison : ne parlons pas légèrement de la mélodie. Elle est une grande partie, la plus grande peut-être de la musique ; elle en est quelquefois le tout. Le chant populaire, comme le plain-chant, n’est que mélodie. La mélodie est la forme nécessaire et suffisante de la musique, lorsque celle-ci ne fait pour ainsi dire pas fonction d’art, mais de vie, de la vie la plus naturelle, la plus simple et, comme aurait dit Wagner, la plus purement humaine. Quelle part n’a-t-elle pas, et quelle gloire ! jusque dans les chefs-d’œuvre de l’art le plus complexe ! N’est-elle pas le germe de la polyphonie elle-même, d’une fugue de Bach aussi bien que d’une symphonie de Beethoven, voire d’un drame symphonique wagnérien ! Il y a plus, et Wagner, le Wagner de Tristan, a par deux fois reconnu la puissance, adoré la beauté de la mélodie à découvert, de la pure mélodie. Au début du premier acte, la voix d’un matelot chante seule parmi les voiles. Au commencement du dernier acte, lorsque Tristan qui se meurt est couché sur la haute terrasse d’où l’on découvre la mer, il entend gémir, seul aussi, le chalumeau d’un berger. Et dans le cours de l’ouvrage, quoi que le génie polyphonique et symphonique de Wagner fasse de ces deux thèmes, il n’en fait rien de plus émouvant qu’eux-mêmes. De quelques draperies, de quelques ornemens qu’il la revête et la pare, la mélodie nue demeure peut-être encore plus belle que tous les vêtemens et toutes les parures. Die alte Weise ! soupire Tristan, et la mélancolie, la détresse de ce soupir est ineffable. Die alte Weise ! Pour Tristan, ce n’est que le chant de son enfance. Pour nous, pour nous tous, c’est le chant de l’humanité même, alors qu’elle était enfant. Die alte Weise ! c’est la mélodie pure, c’est le mode ancien, le vieux mode de l’âme primitive, le seul suivant lequel, pendant les siècles antiques, toute joie et toute douleur aient chanté.

La mélodie grecque avait sur la nôtre de précieux avantages. Non seulement elle pouvait tout ce que peut encore notre mélodie, mais elle disposait de ressources que celle-ci a perdues. D’abord, elle admettait trois « genres, » tandis que nous n’en pratiquons et je dirai même nous n’en comprenons plus que deux