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ne pouvait se résigner à être transformé en bouc émissaire et chargé de tous les péchés d’Israël. Les exigences de Richelieu, déclarant au roi qu’il ne consentirait à revenir aux affaires que si son favori quittait Paris sur-le-champ, avaient mis le comble à la colère de celui-ci. Il ne comprenait pas que ce qui lui arrivait était la conséquence logique de l’influence toute-puissante qu’il avait exercée, de ses efforts pour former autour du trône, à l’effet de contrecarrer les plans monstrueux de l’ultra-royalisme, un parti de royalistes libéraux, et qu’il expiait, en un mot, sa longue faveur.

Peut-être aussi s’en voulait-il à lui-même de s’être montré si docile aux exigences de Richelieu et aux supplications du roi, d’avoir consenti à partir au lieu de rester sur son siège à la Chambre des pairs, d’où nulle force au monde n’aurait pu l’éloigner et où il lui eût été si aisé de devenir le chef et le pivot d’une opposition libérale, derrière laquelle se serait rangée la majorité des Français. Par ce moyen, il serait redevenu le maître et eût écrasé de nouveau les factions de la droite. C’était l’avis d’un grand nombre de ses amis, de sa jeune femme et du père de celle-ci, M. de Sainte-Aulaire. Mais, lié par les bienfaits du roi, redoutant de ne pouvoir plus contenir cette opposition quand il l’aurait déchaînée, ni défendre le trône contre elle, il s’était décidé à obéir, à fuir Paris, sans que la satisfaction de s’immoler au prince à qui, non moins qu’à ses talens, il devait son invraisemblable fortune, pût le consoler d’avoir abdiqué volontairement le grand rôle qui s’offrait encore à ses ambitions.

Il est d’ailleurs juste de dire que, si sa résignation lui inspirait des regrets, il les étouffa promptement sous l’influence des témoignages de sollicitude qui lui arrivèrent bientôt de la part du roi. Et puis, il savait qu’il laissait derrière lui de fidèles amitiés, que son malheur ne refroidirait pas. Au moment où commençait sa disgrâce, il les avait senties se serrer autour de lui. Même de loin, elles devaient le soutenir dans ses épreuves et lui apporter le réconfort de conseils utiles et précieux. Il s’y rattachait à cette heure où son étoile s’assombrissait et où tant d’hommes qu’il avait obligés et secourus l’abandonnaient, oublieux de ses services.

Tous, au reste, parmi ces derniers, ne témoignaient pas d’une égale ingratitude. Il s’attendrissait en trouvant, au milieu des innombrables lettres d’adieu qu’il avait reçues avant de partir, ce