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En Serbie vient de se dénouer, par une sentence incontestablement inique, un procès dont toutes les péripéties, avant même qu’il arrivât à sa conclusion prévue, sont de nature à émouvoir la conscience de l’univers civilisé. Des scènes semblables se passaient autrefois dans les petites républiques de l’Amérique du Sud ; mais elles semblaient devenues impossibles en Europe, et si les grands et bruyans défenseurs de la justice avaient gardé disponible un peu de l’attention qu’ils ont accordée à nos propres affaires, ils auraient là une admirable occasion de l’employer. Jamais, en effet, la parodie de la loi ne s’est étalée avec moins de circonspection. Mais tout cela se passait en Serbie, et la Serbie n’a pas le don d’émouvoir.

On est, d’ailleurs, habitué à tant de choses de la part du roi Milan que, de lui, rien n’étonne plus : on en perd même la faculté de s’indigner. Au mois de juillet dernier, un attentat a été commis contre lui par un nommé Knezevitch. Rien ne saurait atténuer la réprobation que mérite un pareil crime, et Knezevitch ne pouvait invoquer aucune excuse. Les faits qui se sont passés depuis ont fait naître quelques doutes sur la réalité de l’attentat ; l’exploitation qui en a été faite au profit de la vengeance et des passions de parti a été si excessive, le scandale en a été si retentissant, qu’on s’est demandé si on n’était pas en présence d’une de ces machinations montées de toutes pièces dont l’histoire offre quelques exemples, heureusement très rares. Cependant Knezevitch n’a jamais nié son crime, et, si le roi Milan a été épargné, un de ses aides de camp a été atteint à côté de lui. La matérialité même de l’attentat semble donc irrécusable. L’assassin avait mérité le dernier des châtimens. On n’avait qu’à le juger et à le condamner. Mais les choses ne se sont passées ni avec cette simplicité, ni avec cette rapidité. L’imagination fertile du roi Milan a immédiatement inventé un complot qu’il a rattaché à la tentative d’assassinat, et de ce complot il a rendu responsable un parti tout entier, celui avec lequel il a toujours été en lutte, qu’il a combattu pendant tout son règne, qu’il n’a pas cessé de combattre depuis son abdication, mais qui n’en a pas moins gardé toutes les sympathies de la nation serbe. C’est le parti radical. Si les élections étaient libres et sincères, il aurait la majorité et il devrait exercer le pouvoir, tandis qu’il est réduit à une opposition stérile. Le parti radical a adopté depuis quelques années une attitude résignée : ne pouvant rien empêcher, il laisse faire et il attend. Le roi Milan n’a pas hésité à l’accuser d’avoir conspiré contre sa vie, et il a fait arrêter ses principaux chefs, hommes honorables, quelques-uns très distingués, qui