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Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 155.djvu/655

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et d’Afrique, et où j’ai passé tant d’heures de jour et de nuit, je me surprends à fredonner entre mes dents le refrain d’une chanson cosaque que mon ami Ogier d’Ivry a fait connaître chez nous il y a déjà longtemps :

Le fifre aigu marque le pas
Sur la marche de Rostopchine.
Nos chevaux ne s’arrêtent pas :
Ils nous porteront jusqu’en Chine,
Les corbeaux seront las !

Eh bien ! mais voici que mes chevaux à moi m’y ont porté. Il est vrai que ce ne sont plus les mêmes qu’au départ. J’en ai changé plusieurs fois en cinq ans. N’importe : si l’orge n’était pas si rare ici, je leur ferais donner ce soir une demi-ration supplémentaire. Ils l’auront à Kachgar.

A propos de corbeaux, cet animal de Souleyman nous fait encore perdre un temps précieux. Pendant les cinq minutes que j’ai employées à contempler le panorama du pays que je viens de conquérir, il a, lui, mis pied à terre et il a grimpé, avec une de nos carabines, dans un ravin latéral où il fait la sourde oreille et d’où il refuse obstinément de revenir. Je suis obligé de l’envoyer chercher et de le faire hisser de force sur son cheval pie. Encore me faut-il ensuite lui imposer silence. Il veut absolument tuer lui-même ou me persuader de tuer un gros corbeau qui plane au-dessus de nos têtes, attendu que celui qui mange les yeux d’un corbeau de cette espèce, prétend-il, est assuré de ne jamais devenir vieux. Je refuse absolument de me prêter à l’exigence absurde de mon cuisinier, pour de nombreuses raisons, ne serait-ce que par simple humanité envers les corbeaux. Puis, vraiment, le régal peu appétissant qui m’est proposé n’est pas justifié par les avantages d’une prophétie aussi ambiguë.

Comme voie à suivre, mon avis serait de descendre le cours du Kizil-Sou, dont la vallée est assez large, et qui, semble-t-il, doit nous mener dans la bonne direction. Relever d’un bout à l’autre le cours de ce fleuve serait intéressant. Mais les hommes, qui connaissent le chemin, insistent pour que nous prenions la piste ordinaire des caravanes, et, au bout de sept à huit kilomètres, nous quittons la vallée du Kizil-Sou. Nous élevant sur sa rive gauche, nous remontons assez péniblement un ravin à pente très accentuée. Après avoir franchi un petit col, nous redescendons dans la vallée d’un autre affluent du fleuve. Remontant une