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Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 155.djvu/644

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jour. La vallée, étroite et sinueuse, se déroule devant nos pas en méandres successifs. Au bout de 6 kilomètres de cette marche, je constate, à l’aide du baromètre, que nous avons monté de 600 mètres environ, et rien n’annonce encore l’approche de la ligne de faîte. La température se refroidit singulièrement et le sentier monte toujours. Enfin, nous arrivons à la source de la rivière, au fond d’un grand cirque, de forme régulière ; sur un point du haut de son pourtour, du côté du Sud, se trouve le col. Les bords de cet entonnoir sont très élevés, l’intérieur en est tout tapissé de neige, et le jour baisse. J’ordonne de mettre pied à terre pour soulager les chevaux, et nous montons vite, trop vite même, car tout à coup un de nos animaux de bât, pris de syncope, se laisse tomber, et roule sur le flanc de la montagne : il descend sur la neige comme une boule, et, la pente étant absolument uniforme, il n’y a pas de raison pour qu’il n’aille pas jusqu’en bas. Dervich et Sakkat se précipitent et réussissent à l’arrêter en chemin ; on dénoue les sangles, et il faut remonter la charge jusqu’en haut à des d’homme. Quant à l’animal, il se ranime peu à peu : il n’est qu’étourdi et n’a rien de cassé : on le remet sur ses pieds, et, en le poussant d’un côté, le tirant de l’autre, on finit par lui faire atteindre le sommet.

L’accident qui vient de frapper un de nos chevaux chargés, avant que nous-mêmes, bien que marchant à pied à ses côtés, soyons sérieusement incommodés, est un commencement d’asphyxie. Il confirme nettement la théorie d’après laquelle les accidens du mal de montagne seraient dus, au moins jusqu’à une certaine altitude (voisine de 5 000 mètres en moyenne), non pas tant aux effets mécaniques d’une pression ambiante insuffisante, c’est-à-dire aux effets de distension et de rupture des vaisseaux, qu’à une sorte d’empoisonnement, causé par l’hématose incomplète du sang dans les poumons sous l’influence d’une pression extérieure trop faible, jointe à un travail musculaire trop grand. Ainsi, nous qui ne portons rien, nous avons souffert moins que le cheval, et, pressés par le temps et abusant de la facilité de l’escalade, nous avons franchi trop rapidement une altitude trop forte. Cette théorie est vérifiée d’autre part, comme nous l’avons vu souvent, par ce fait que le voyageur qui se laisse porter par un cheval, sans faire lui-même d’efforts, est moins malade que celui qui grimpe à pied à côté de lui.

Je n’insiste pas davantage sur le mal de montagne, dont les