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à l’abri du vent, qui est glacial. Nous faisons un feu très maigre au moyen de trois ou quatre morceaux de bois que nous avons emportés de la forêt de genévriers traversée la veille, nous faisons cuire un quartier de mouton, coupé en petits morceaux, avec du riz, et nous préparons du thé. Puis, nous enfonçons nos têtes jusqu’au fond de nos bonnets, qui servent en même temps d’oreillers, et nous nous couchons sur la neige, les pieds au feu. Les chevaux, débarrassés de leurs charges, ont été mis en liberté. Ils chercheront leur vie comme ils pourront. Il y a, aux endroits les moins pierreux, dans le sol dépourvu de toute végétation superficielle, quelques racines de chiendent ou d’autres plantes analogues, qu’ils sauront découvrir, la faim aidant, en grattant la neige, qui n’est pas épaisse, puis le terrain sous-jacent. Mais celui-ci est durci par la gelée. J’opine pour qu’on leur donne une ration d’orge qu’ils ont bien gagnée. Dervich s’y oppose : il faut ménager nos provisions et il affirme que les animaux trouveront leur pâture. Comme il connaît son personnel et les localités, je cède. La nuit se passe tant bien que mal : nous avons froid, mais nous sommes si fatigués que nous dormons quand même. A deux ou trois reprises, nous sommes réveillés par des paniques des chevaux, qui viennent en galopant se réfugier du côté de notre feu, et qui pourraient bien nous fouler aux pieds, si nous n’avions pris la précaution de nous faire tant bien que mal un rempart de nos bagages.

L’une de ces paniques est causée par une panthère grise. La vue de notre feu suffit à la tenir à distance, et elle ne se rapproche pas assez pour nous permettre de la tirer avec sûreté. Mais elle hésite à s’éloigner et reste quelque temps dans notre voisinage. Je lui envoie un coup de fusil, mais presque au jugé et sans résultat. L’un de nos guides, un des notables qui accompagnent Chi-Othman, en fait autant, et n’a pas plus de succès.

Pendant tout le reste de la nuit, les chevaux effrayés demeurent près du feu et n’osent plus s’éloigner. Un peu avant le matin, voyant qu’ils ont à peine mangé et sachant combien sera longue l’étape que nous allons faire, j’oblige Dervich à leur donner à chacun deux litres d’orge. Cet ordre exécuté, nous prenons derechef quelques heures d’un sommeil qui, pour ma part, fut profond, malgré l’absence complète des accessoires que la vie civilisée considère comme indispensables. Nos touloupes ont à elles seules ici tenu lieu et d’immeuble et de mobilier.