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Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 155.djvu/591

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le besoin de rétablir une société polie, avec moins de cruauté et moins de vice que l’ancienne. Deux noms symbolisent le progrès qui s’accomplissait dans les cœurs et dans les consciences : François de Sales commençait sa prédication, et la mère Angélique se préparait à réformer Port-Royal l’année même (1608) où allait paraître l’Introduction à la vie dévote. Malheureusement, l’imagination était malade. L’influence de la littérature espagnole, de ses romans de chevalerie, de ses pastorales et de son théâtre, avait inoculé le romantisme à la France, où l’on en voyait poindre de toutes parts les premiers symptômes. C’était l’un de ces âges de germination et d’attente où un peuple accueille avec transport l’homme qui lui apporte la parole nouvelle, bonne ou mauvaise, dont il sentait le besoin ou le désir sans venir à bout de se la formuler.

Le grand mérite d’Honoré d’Urfé a été de présenter à ses contemporains, dans l’Astrée, un miroir fidèle et, si j’ose ainsi parler, un miroir intelligent de leurs aspirations confuses. Il réunissait tout ce qui pouvait l’y aider, en premier lieu la vocation impérieuse sans laquelle on a vu qu’un gentilhomme n’osait pas toucher à un encrier. Personne, d’autre part, ne savait mieux que lui ce que la guerre remet de brutalité dans les mœurs ; il avait été ardent ligueur, et l’un des derniers à se soumettre. Personne, non plus, n’était mieux placé pour se convaincre que l’esprit d’amour volait sur la France apaisée, cherchant où se poser, comme la colombe de l’arche ; François de Sales était de ses amis, et dans une si parfaite communion d’esprit avec lui qu’on a pu dire sans paradoxe : « Il n’y a pas seulement analogie, il y a presque identité d’inspiration et de nature de talent entre l’Introduction à la vie dévote et l’Astrée [1]. » D’Urfé enfin, on l’a déjà vu, n’avait qu’à se souvenir de l’atmosphère d’esthétisme où s’était épanouie son adolescence pour comprendre l’ennui dont l’inélégance intellectuelle et la rusticité de mœurs du nouveau règne accablaient les esprits.

C’était un homme sérieux et réfléchi. Il observa et médita plusieurs années avant de prendre la plume. Sa patience fut récompensée. De remarque en remarque, d’Urfé a fini par mettre dans son roman « presque toutes les aspirations de son temps… De fait, cet obscur provincial, qui n’avait jamais de sa vie mis les

  1. Montégut, loc. cit.