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vient à bout des meilleures volontés. Il est devenu impossible de supporter les cinq mille pages de dissertations amoureuses des bergers du Lignon. C’est tout au plus si une pareille débauche de subtilité serait encore tolérable venant d’un écrivain de génie, et d’Urfé n’avait pas de génie ; il n’avait que du talent.

C’était un petit gentilhomme du Forez, à qui son âge — il était né en 1568 — avait permis d’entrevoir la société des Valois. On sait assez qu’il n’en fut guère de plus corrompue. Ceux qui l’avaient connue en avaient néanmoins gardé un éblouissement, et eux-mêmes passaient sous Louis XIII pour les survivans d’une civilisation supérieure, exquise de politesse et d’élégance. Les femmes de la cour d’Anne d’Autriche tenaient à grand honneur d’attirer l’attention de ces vieillards grâce auxquels « il y avait encore en France quelque reste de la politesse que Catherine de Médicis y avait apportée d’Italie [1]. » Leurs hommages étaient de ceux qui ne se refusaient point ; Anne d’Autriche elle-même ne se crut pas le droit de rudoyer le vieux duc de Bellegarde, qui avait été l’un des tristes favoris d’Henri III, mais en aurait remontré à Cathos et à Madelon pour l’horreur des mots grossiers. « La renommée en faisait encore tant de bruit, nous dit Mme de Motteville, que la Heine ne refusa point d’en recevoir de l’encens dont la fumée ne pouvait noircir sa réputation, et souffrit qu’il en usât avec elle à la mode du siècle où il avait vécu, qui avait été le règne de la galanterie et celui des dames. »

Le prestige de la cour des Valois vivait encore au milieu du xvii0 siècle. En 1646, parut à Paris un roman posthume, Orasie, qu’on attribuait à une fille d’honneur de Catherine de Médicis, Mlle de Senneterre. L’éditeur y mit une préface où on lit : « Bien que cet ouvrage porte le titre de roman,… c’est une véritable histoire toute pleine de très rares événemens et qui n’a presque rien de supposé que les noms… C’est un tableau de la plus magnifique et pompeuse Cour que l’on ait jamais vue, d’une Cour où régnaient les vraies civilités et la plus pure politesse ; où les fausses galanteries et les bassesses ne s’étaient point introduites… »

Quand les guerres civiles eurent anéanti ce monde pourri, mais inoubliable, la cour d’Henri IV parut bien rude en comparaison, bien soldatesque de ton et d’allure. Au retour de la paix, on sentit

  1. Motteville.