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Le public avait vu dans son exil de la Cour une méchanceté gratuite. La Fronde a montré que Richelieu avait raison ; la Grande Mademoiselle a fait la guerre civile pour contraindre Mazarin à la marier avec Louis XIV, qui avait onze ans de moins qu’elle. Son parrain avait bien deviné que l’idée d’être reine de France germerait très vite dans cette petite tête, où l’influence de l’Astrée, si vivante encore quoique déjà ancienne, était en train de former une âme de visionnaire, romanesque entre toutes celles de sa génération. Il est à la gloire d’Honoré d’Urfé, qui mourut en 1625, qu’on soit absolument forcé de remonter jusqu’à lui, et de parler de son roman, pour expliquer l’état d’esprit des générations qui arrivèrent à la vie active vers 1640.


II

Peu de livres, dans aucun pays et dans aucun temps, ont égalé la fortune de l’Astrée [1], roman pastoral en dix volumes « où, par plusieurs histoires, et sous personnes de bergers et d’autres, dit un long titre à la mode du siècle, sont déduits les divers effets de l’honnête amitié. » L’œuvre d’Honoré d’Urfé devint aussitôt « le code de la société polie [2] » et de celle qui veut le paraître ; tout fut « à l’Astrée, » les modes, les sentimens, le langage, les jeux de société, les conversations d’amour. L’engouement s’était étendu à des classes de la société où on lisait pourtant bien peu ; dans une comédie de 1635, qui se passe dans le monde de la petite bourgeoisie [3], un personnage reproche aux jeunes filles à marier de se laisser prendre aux fadeurs du premier freluquet venu,

… bien poli, bien frisé,
Pourvu qu’il sache un mot des livres de l’Astrée.

Le succès avait franchi les frontières. Les étrangers trouvaient à s’instruire dans l’Astrée, qui était un roman à clef. Céladon, c’était l’auteur ; Astrée, c’était sa femme, la belle Diane de

  1. Les deux premières parties ont paru en 1610, ou peut-être, dit M. Brunetière, en 1608. Le reste se succéda à intervalles assez éloignés. Les quatre derniers volumes sont de 1827, posthumes, par conséquent : « On n’y peut guère distinguer la part qui en revient à d’Urfé de celle qui appartient à Baro, son continuateur. »
  2. Manuel de l’histoire de la littérature française, par M. Ferdinand Brunetière. — Cf. En Bourbonnais et en Forez, par Emile Montégut. — Le roman (XVIIe siècle), par M. Paul Morillot, dans l’Histoire de la langue et de la littérature française, publiée sous la direction de M. Petit de Julleville.
  3. Les Vendanges de Suresne, par Pierre du Ryer.