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Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 155.djvu/580

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rarement tout à fait indépendans, ils ne sont jamais absolument serviles : même en exprimant la pensée du maître, ils gardent vis-à-vis de lui une grande liberté d’opinion et de langage. Nous avons vu que, dans les pièces mêmes où ils s’ingénient à versifier les lieux communs chers aux clercs et aux moines, ils ne ménagent pas à l’Eglise les critiques et les reproches. Bertran de Born, parlant évidemment contre son propre sentiment, osa dire à Richard Cœur de Lion que, s’il ne partait pas pour la Terre-Sainte, c’est qu’il n’en avait pas le courage (I, XXX). Plusieurs poètes accablèrent d’injures le roi d’Aragon, dont ils attendaient le salut de leur pays ; quelques-uns conseillèrent à Raimon VII une politique à laquelle il ne cessa de se refuser, c’est-à-dire un rapprochement avec le comte de Provence [1] : vue trop profonde pour qu’on ose leur en attribuer tout l’honneur. Nous pourrions ajouter encore qu’un grand nombre de pièces que nous avons dû négliger complètent notre connaissance de divers événemens ou contiennent des allusions, par cela même fort peu claires, à des incidens tout à fait ignorés. Mais ce qui fait surtout leur prix à nos yeux, c’est qu’elles nous transportent, quelle que soit du reste la source de leur inspiration, en pleine lutte, en pleine vie. Combien pâlissent, à côté de ces strophes où bouillonnent les plus ardentes passions, où elles s’expriment, sans ménagemens et sans apprêts, dans la langue de tous, ces chroniques, dont les unes nous glacent par leur indifférence, où la passion, quand elle y apparaît, s’empêtre ou se noie dans les périphrases d’une rhétorique surannée ! Or, il se trouve que l’époque qui nous a laissé le plus grand nombre de pièces historiques est précisément l’une des plus dramatiques que le Midi ait traversées, qu’elle a été décisive pour notre histoire : c’est dire qu’une soigneuse édition des sirventés historiques des troubadours, munie d’un commentaire exact et précis, serait actuellement une des tâches les plus dignes de tenter un philologue qui aurait la chance d’être en même temps historien.


A. JEANROY.

  1. Peire Duran, En talent ai (Dans Mahn, Gedichte, n° 56).