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Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 155.djvu/564

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la belle saison, où nous verrons couler à flots l’or et l’argent, fabriquer et manœuvrer les pierrières, abattre les murs, découronner les tours (I, XXV)… Nous allons rire maintenant : peut-être vont-ils nous aimer, ces riches barons, accueillir les preux et semer les barbarins (I, XXIV). » Qu’on médite surtout cette strophe : « Ne me tenez point pour batailleur parce que je veux que les riches hommes se querellent entre eux ; car c’est alors que les pauvres, varlets et châtelains, peuvent tirer d’eux quelque chose ; par ma foi, un riche homme est plus généreux et maniable en guerre qu’en paix. »

Ne doutons point qu’il n’ait fait à son cas particulier l’application de ces théories : quand la guerre éclate, il se plaint de n’avoir pu encore « bosseler sa targe, teindre en rouge son gonfanon blanc ; » mais il doit rester l’arme au poing en attendant qu’on fasse pour lui les frais de son entrée en campagne. « Je puis vous aider, dit-il à Richard, moi et mes fidèles ; j’ai l’écu au col et le heaume en tête ; mais je ne possède ni Lusignan, ni Rançon, et ne puis, sans argent, faire campagne au loin (I, XIX). » Voilà des sentimens que Bertran de Born a partagés avec un grand nombre de chevaliers pauvres du Midi, et même quelques troubadours ; mais il se distingue de ceux-ci, et même de ceux qui se sont exercés dans un genre tout différent du sien, par un talent qui fait de lui l’un des coryphées de la poésie provençale. Nul ne l’a égalé, non seulement par l’intensité de la passion, l’âpreté de l’ironie, mais aussi par des qualités plus proprement formelles, le raccourci énergique de l’expression, une hardiesse et une originalité d’images dignes de Shakspeare ou de Victor Hugo. Ce sont ces qualités qui nous rendent sa lecture supportable encore aujourd’hui, bien que les trois quarts des allusions nous échappent, et que, souvent même, le sens littéral nous laisse en suspens. Elles ont été appréciées par ses contemporains mêmes, assez peu sensibles pourtant à ce genre de mérite. Parmi les auteurs de poésies politiques ou de circonstance, aucun n’a été copié plus souvent et plus longtemps que Bertran de Born. Cinquante ans après sa mort, on prenait encore plaisir à entendre chanter ses sirventés ; pour en rendre l’intelligence plus facile, les jongleurs imaginèrent de les accompagner de commentaires (razos), où ils mêlèrent assez confusément à quelques souvenirs historiques des renseignemens tirés du texte même et beaucoup de détails purement romanesques. C’est dans ces razos, auxquelles les érudits du commencement de