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Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 155.djvu/553

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sentiment public ? La réponse à cette importante question se dégagera, j’espère, des pages qui vont suivre. Dans quelque sens, du reste, que le problème doive être résolu, les œuvres dont nous nous occupons n’en conservent pas moins un vif intérêt : si elles ne sont pas le reflet direct et impersonnel de l’opinion publique, elles ont pu contribuer à la former ou à la modifier ; portés sur les ailes des chansons en vogue, dont ils suivaient le rythme et la mélodie, les sirventés pouvaient obtenir une assez large diffusion pour exercer sur les événemens mêmes une certaine influence. Le fait seul que les princes en firent composer pour défendre leur politique, que parfois ils répondaient ou faisaient répondre à ceux où ils étaient attaqués, nous prouve qu’on y voyait un moyen d’agir sur les foules, que l’histoire n’a pas le droit de négliger. Il va de soi que, devant faire un choix, nous examinerons de préférence les œuvres qui se rattachent à des événemens d’une grande portée historique, — comme les croisades proprement dites ou la croisade albigeoise, — ou qui se recommandent, — comme les œuvres de Bertran de Born, — par d’exceptionnelles qualités littéraires.


I

De toutes les croisades, la première est peut-être la seule qui soit sortie des entrailles mêmes de la chrétienté. L’Europe avait vraiment entendu la voix de Dieu : contempler la ville sainte, vestibule de la Jérusalem céleste, voilà le vœu qui arrachait, des Pyrénées à la mer du Nord, le baron à son manoir, le vilain à sa charrue. Il n’est pas douteux que des chants lyriques, exprimant l’enthousiasme de tout ce peuple en marche, n’aient rythmé ses pas sur l’interminable chemin, dépeint ses souffrances, chanté sa victoire ; il est vraisemblable aussi que plusieurs de ces chants étaient en provençal, la première de toutes les langues nouvelles qui se fût élevée à l’expression poétique. Malheureusement il ne nous en est rien resté : les langues modernes n’avaient point encore vaincu les répugnances de quiconque savait tenir une plume, et on dédaignait d’en recueillir les manifestations. Nous n’avons conservé qu’une chanson latine, écho, sinon traduction littérale, d’un de ces chants en langue vulgaire [1] : une apostrophe

  1. Jerusalem mirabilis, dans Du Méril, Poésies populaires latines du moyen âge, t. Ier, p. 297.