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toute moralité. Le despotisme politique et le fanatisme intolérant ont toujours pour résultat de supprimer la dignité personnelle, pour la remplacer par le ploiement de la machine à des règles toutes formelles. Le véritable esprit politique et le véritable esprit religieux furent du même coup étouffés en Espagne. Une unité extérieure et factice remplaça cette unité intime et vivante que donne à une nation la libre communauté des idées ou des sentimens ; et, quand le pouvoir absolu faiblit, l’unité artificielle fit place à l’anarchie réelle. Les conditions de climat et de configuration géographique reprirent le dessus : les montagnes se retrouvèrent de nouveau dressées entre les provinces, visible image de la séparation des esprits. L’essor de l’industrie et du commerce s’arrêtant avec celui des intelligences, tout recommença à végéter ; la population, qu’on assure avoir été de 40 millions d’âmes sous les Romains, tomba à un chiffre misérable : en 1700, elle n’était que de 6 millions. On ne vécut plus que des souvenirs de la grandeur passée, avec l’orgueil chevaleresque sans ce qui le justifie, avec le dégoût du travail effectif, avec l’étroitesse de conscience et l’absence de toute haute inspiration morale. Le résultat intérieur fut l’universel effondrement des caractères ; le résultat extérieur et matériel fut une sorte de famine généralisée, car jamais la poursuite de l’or ne ruina plus rapidement une nation au point culminant de sa puissance et de sa gloire.

L’Espagne, en son temps de grandeur, possédait le Portugal, Naples, Milan, la Franche-Comté, les Flandres en Europe, la plus grande partie de ce qu’on nomme aujourd’hui l’Amérique espagnole, une ligne d’importans établissemens en Afrique, dans l’Inde, en Malaisie ; de Bornéo à la Californie, le grand Océan n’était qu’un lac espagnol. Contarini estime les revenus américains de Philippe II pour l’année 1593 à deux millions d’écus ; Motley estime le revenu provenant du Mexique à 3 millions de dollars. Un siècle après la mort de Philippe II, les cabinets d’Europe discutaient sur la manière dont on démembrerait l’Espagne. A Séville, en 1515, on comptait 16000 métiers à soieries, occupant 130 000 ouvriers ; en 1673, il n’y avait plus que 400 métiers. Dans les manufactures de Ségovie, 34 000 ouvriers confectionnaient jadis 25500 pièces par an ; en 1788, on ne produisait plus que 400 pièces. Ayant perdu par sa faute ses possessions d’Amérique, l’Espagne perdit les principaux débouchés de son commerce, qui bientôt tomba presque entièrement, grâce à la position isolée de