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du procès, ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes. Mais rien ne permet de croire que les juges de Rennes n’aient pas échappé à toutes ces influences. Ils sont honnêtes gens ; ils ont jugé en leur âme et conscience ; et leur arrêt se présente avec une autorité morale qu’on ne peut ni contester, ni même discuter.

On sait qu’à la majorité de 5 voix contre 2, ils ont déclaré Dreyfus coupable : toutefois, ils ont admis en sa faveur des circonstances atténuantes, ce qui leur a permis de réduire la peine à dix ans de détention. Comment leur conviction s’est-elle formée ? Nous l’ignorons ; personne ne le sait ; ils n’avaient pas à le dire et ils ne l’ont pas dit ; on ne pourrait, à cet égard, que faire des hypothèses, et nous nous garderons bien d’entrer dans cette voie. Au reste, nous ne savons pas tout, puisque les juges ont eu, pour s’éclairer complètement, deux dossiers secrets qui nous ont échappé, dossier militaire et dossier diplomatique. De plus, ils ont eu pendant un long mois sous les yeux l’accusé lui-même et tous les témoins, et ce n’est pas sans motif que notre législation a établi en principe que la procédure criminelle devait être orale. Rien ne remplace la communication directe qui s’établit entre le juge, les témoins et le prévenu. Tout ce que nous avons lu dans les journaux n’a pu nous donner que la physionomie décolorée des audiences, dont les juges seuls ont eu l’impression vivante et animée. Beaucoup d’élémens d’appréciation nous font par conséquent défaut, et c’est un motif de plus pour accepter un arrêt rendu avec une compétence supérieure à toute autre, parce qu’elle provenait d’une information plus complète. Le Conseil de guerre a déclaré Dreyfus coupable, mais nous avons dit qu’il lui avait accordé des circonstances atténuantes : qu’est-ce que cela signifie ? Il était facile de prévoir toutes les déclamations qu’on ne manquerait pas de faire à ce sujet. Comment, a-t-on demandé, pourrait-il y avoir des circonstances atténuantes à la trahison ? Comment pourraient-elles se présenter dans la cause d’un officier instruit, riche, dont l’avancement dans sa carrière avait été rapide, dont l’avenir prochain était brillant ? Si un pareil homme a trahi, c’est, dit-on, des circonstances aggravantes, qu’il aurait fallu prononcer contre lui. De là à conclure que les circonstances atténuantes révèlent beaucoup plus le trouble et l’incertitude d’esprit des juges qu’elles ne s’appliquent à la personne du condamné et à son crime, il n’y a qu’un pas ; il a été vite franchi ; et les circonstances atténuantes ont servi de point de départ à des accusations contre le Conseil de guerre, auquel on a reproché de n’avoir pas répondu un « oui » ou un « non » tout sec à la question qui lui était posée.