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populations le sentiment religieux, loin d’être fortifié, a été amoindri. Il l’a été d’abord par le nombre des Eglises qui travaillaient les unes près les autres et les unes contre les autres. La foule voyait, de son regard sommaire et synthétique, les représentans de cultes divers pratiquer la même morale, aspirer aux mêmes vertus, et se tenir pour aussi irréconciliables que la vérité en face de l’erreur. Elle savait que ces êtres de bonté, et parfois d’héroïsme, se considéraient les uns les autres comme des propagateurs de mensonge, et d’instinct elle concluait que si des dogmes contraires n’empêchaient pas leurs apôtres d’aspirer aux mêmes mérites, les dogmes n’étaient pas la source des vertus. Et cette disposition était accrue par la réserve que les divers cultes imposaient à leur propagande. Comme ils s’abstenaient de débats théologiques, ils ne poussaient pas leur conflit à cette phase utile où les dogmes doivent dire leurs raisons, leurs origines, leurs suites, où, les systèmes se prenant corps à corps, l’inégalité de leur puissance apparaît. Leurs brefs actes de foi ne montraient que leurs contradictions ; la rigueur inexpliquée de leurs jugemens sur les cultes adverses ne paraissait qu’intolérance. Et la foule, indifférente à leurs divergences doctrinales comme à des modalités d’orgueil sacerdotal, était conduite par l’accord de leurs actes à une vague religion d’humanité. Ainsi la fécondité même du zèle religieux a déterminé une crise de scepticisme.

La seconde conséquence a été la diminution du fanatisme. Les races vivaient séparées par des mépris réciproques, des haines traditionnelles, et leurs Eglises surtout les maintenaient en groupes compacts et sans contact les uns avec les autres. Ces races ont été rapprochées par des œuvres que la religion inspirait. Des êtres qui, jusque-là, s’évitaient et se tenaient pour impurs se sont vus recueillis, soignés, honorés dans leurs maux, comme des créatures également précieuses, et ont vécu dans la fraternité de la souffrance. Sur les bancs des écoles se sont assis côte à côte, dans l’égalité soumise d’écoliers, et sans autre distinction que celle de l’intelligence et du travail, les fils des races vaincues et de la race conquérante. Parmi ces races adverses qui se partageaient les bontés d’une autre race détestée aussi, la vie commune, l’habitude, les petits services ont noué des liens, et les répugnances qu’elles gardent contre la foi de la race tutélaire se tempèrent de la justice qu’elles rendent à ses bienfaits. Eux-mêmes, les ministres de ces religions diverses, ont, par le