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Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 153.djvu/476

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santes pour le décider à retirer sa démission ; elles ont été inutiles. M. de Freycinet s’est montré infiniment touché, mais inébranlable. Peut-être l’aurait-il été moins, s’il avait eu lui-même plus de confiance dans le gouvernement dont il se retirait. Ce n’est un secret pour personne que le ministère n’est pas plus homogène au point de vue des idées que des personnes. M. de Freycinet a montré, dans toute sa carrière, qu’il ne répugnait pas aux cabinets de concentration, et nous serions même tenté de croire, en songeant au passé, qu’il s’y sent très à son aise. Il est naturellement homme de conciliation et de transaction ; nul n’est plus adroit que lui à réduire les aspérités des choses, et même des hommes. Mais tout a changé. Les ministères composites d’autrefois avaient pourtant une direction générale, ne fût-ce que la direction républicaine, à un moment où la République était encore contestée, et où il fallait constamment lutter, soit pour la fonder, soit pour la maintenir, et cela suffisait ; mais aujourd’hui cela ne suffit plus. Le ministère actuel donne le spectacle de l’anarchie la plus parfaite, et, n’ayant d’opinion sur rien, il suit successivement tantôt celle-ci, tantôt celle-là, sans qu’il soit possible de prévoir la veille celle qui prévaudra le lendemain. On sait avec quelle désinvolture M. Charles Dupuy a déclaré qu’il changeait son fusil d’épaule. C’est le second mot historique qu’il ait fait : le premier valait mieux. C’est aussi le seul commentaire qu’il ait encore donné de sa déclaration ministérielle.

Cette insouciance transcendante, dans un moment surtout où il faudrait avoir sur tant de choses des idées nettes et une volonté arrêtée, a pu amuser un moment la Chambre, qui est peu difficile et n’y regarde pas de si près ; mais qui sait si elle n’a pas produit un effet différent sur quelques-uns de ceux qui, faisant partie du ministère, se rendent mieux compte des dangers et des exigences de la situation ? Nous ne parlons pas de l’affaire Dreyfus ; nous la négligeons même systématiquement aujourd’hui ; nous voulons admettre que nos ministres étaient complètement d’accord à son sujet, puisque cet accord avait d’ailleurs pour condition de ne pas en parler ; nous ne nous laisserons pas aller à croire que, sous ce silence général, ceux-ci agissaient dans un sens et ceux-là dans un autre, bien que rien ne fût plus conforme au principe, ou plutôt à l’absence de principe qui a servi à leur réunion ; mais, sur d’autres affaires encore que celle-là, il n’est pas sûr que leur entente ait toujours été aussi facile, aussi entière, aussi sincère. On a parlé, par exemple, de dissentimens entre M. le ministre de la Guerre et M. le ministre de la Marine sur