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Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 153.djvu/474

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l’être, et il y a là un nouveau symptôme de ce défaut d’autorité en haut et de cette anarchie en bas qui sont les caractères du moment actuel. Dans la forme, du moins, la liberté de M. Duruy a été respectée, si elle n’a pas été assurée. Aucune observation ne pouvait être et ne lui a été faite : les élèves, au contraire, devaient être sévèrement réprimandés, et ils l’ont été.

On a discuté sur le caractère réel de cette peine de la réprimande. M. de Freycinet a dit qu’elle était très grave, et quelques journaux ont soutenu que, dans les conditions où elle avait été infligée, elle ne l’était plus du tout. Les lumières nous manquent sur ce point spécial, qui est d’ailleurs secondaire. Mais tout ici est d’intérêt secondaire. Nul ne pouvait prévoir que cette petite tempête entre les murs d’une classe produirait de pareils effets. À la Chambre, personne ne s’en doutait. Qui aurait pu croire que la démission de M. de Freycinet en serait la suite ? Il a fallu pour cela l’atmosphère spéciale du Palais-Bourbon, toujours surchauffée, mais qui s’est élevée depuis les élections dernières à des degrés de chaleur inconnus auparavant. Dès que M. le ministre de la Guerre a ouvert la bouche pour donner les explications qui lui avaient été demandées, on a commencé à l’interrompre. Évidemment, ce n’est pas ses explications qu’on voulait. Une partie de la Chambre, la plus ardente et la plus tapageuse, n’avait d’autre but que de faire une manifestation, et, à ses yeux, les manifestations les plus désordonnées sont par cela même les plus significatives. Lorsqu’on empêche un orateur de parler, il semble qu’on ait atteint le maximum de l’effet. Et pourtant quoi de plus facile que d’empêcher un orateur de parler ? Il suffit pour cela d’une douzaine de gens déterminés à faire du bruit, et, quand les larynx sont fatigués, on a encore les couvercles des pupitres pour les remplacer. Ce sont les mœurs nouvelles. M. de Freycinet n’y est pas habitué, et nous doutons qu’il puisse en prendre l’habitude. Sa voix, qui a si souvent dominé les Chambres par la seule force de la persuasion, n’est pas de celles qui peuvent vaincre des clameurs systématiques ; elle n’est puissante que si on l’écoute, elle ne peut rien contre l’obstacle matériel que lui opposent quelques interrupteurs de profession. Et ce ne sont peut-être pas seulement les moyens physiques qui font défaut à M. de Freycinet pour s’imposer la Chambre actuelle lorsqu’elle est déchaînée : certaines natures délicates et nerveuses hésitent à se produire dans certains milieux, ou s’en re tirent vite. Elles s’y sentent dépaysées. Mais il y a quelque chose de pénible, et aussi d’humiliant pour la Chambre, à ce qu’un homme qu’on a pu discuter, mais qui a été une des illustrations de la tribune