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Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 153.djvu/368

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développera suffisamment dans sa famille. Si donc, et malgré ces conditions favorables, l’élève des écoles moyennes donne l’impression d’avoir reçu une instruction générale trop technique et un peu desséchée, on serait en droit d’en conclure que l’enseignement « moderne » veut être fécondé par un élément classique, ou, tout au moins, par la philosophie.

Mais, je le répète, cette question est pour nous relativement accessoire. Ce ne sont pas tant l’ignorance et la paresse d’esprit qui menacent nos jeunes générations, que l’inertie morale et l’atrophie de la volonté. Les en guérir, voilà le problème capital. Les Hollandais connaissent-ils ces maladies-là ? On ne le dirait pas. Je recueille bien çà et là quelques déclamations sur la dégénérescence actuelle, sur les vertus et la force d’antan, mais elles sont d’autant plus rares que, dans cet heureux pays, la vieillesse semble laisser l’esprit plus intact qu’ailleurs et ne point ralentir le cours de la pensée. Les « anciens » vous parlent de ce qui surgit autour d’eux de plus inopiné et de plus déconcertant avec une intelligence lucide et souple qu’on ne se lasse pas d’admirer. Donc ils ne se plaignent guère de la jeunesse et ne la trouvent ni inquiète, ni sceptique, ni hésitante. Et même, à certains sourires, à certaines réticences, je devine que l’entêtement est resté le défaut national. L’heureux défaut ! et comme les mères françaises devraient être contentes lorsqu’elles en aperçoivent les premiers ravages chez leurs fils ! Sûrement, s’il y avait des microbes moraux, il faudrait isoler celui-là et le cultiver, non pour le combattre, mais pour le propager.

L’entêtement hollandais est doux, réservé et consciencieux. On y démêlerait des hérédités intéressantes : il est le produit d’une race forte, d’une religion sûre d’elle-même, d’un passé très énergique. Il ne s’appuie jamais sur un caprice, rarement sur un instinct, presque toujours sur un raisonnement. Nulle part ailleurs, la raison ne guide autant la vie. Quelque sentimentalité chez l’Allemand, une grande nervosité chez l’Américain, une espèce de mélancolie hautaine chez l’Anglais opposent des obstacles à son action. Le Hollandais se livre à elle plus complètement. Son âme est disposée comme le paysage qu’il contemple, riant, animé, point monotone, mais n’offrant au vent ni arrêts ni résistance. Il ne confond point du reste la raison avec la logique, en quoi il diffère du Français : il les distingue comme il distingue la démocratie d’avec l’égalité.