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Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 153.djvu/31

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la Dora Baltea, facile à tourner par la gauche, était indéfendable de front avec des troupes aussi peu considérables, qu’il serait téméraire de recommencer la faute qui pensa coûter si cher à Dumouriez, de s’opposer de front à une attaque supérieure ; qu’il n’y avait qu’à se jeter sur le flanc gauche de l’ennemi et à l’inquiéter sur ses derrières, que c’était la manière efficace de défendre Turin. Le Roi et Cavour protestent : s’ils abandonnent la capitale, c’en est fait de leur honneur ! — Canrobert tient bon ; l’Empereur l’approuve. L’abandon de la ligne de la Dora Baltea est ordonné ; le 3 mai, les Piémontais viennent se concentrer entre Casal et Alexandrie ; les 3e et 4e corps français les y joignent du 6 au 7. Baraguay d’Hilliers n’était pas encore en mesure de leur donner la main. Paralysé dans ses mouvemens personnels par un épanchement très douloureux de synovie, il attendait ce qui lui manquait, et, malgré les appels réitérés du Roi, n’opérait que des mouvemens partiels de concentration en avant de Gênes.

Ainsi, du 27 avril au 6 mai, Giülay tint le Piémont à discrétion ; il en était encore le maître après l’adjonction de notre gauche aux troupes sardes, tant sa supériorité numérique demeurait écrasante. Cette fois encore, les Autrichiens justifièrent le jugement de Napoléon : « qu’ils ne savent jamais profiter du temps, ce qui est irréparable à la guerre. » Giülay met cinq jours à parcourir sept ou huit lieues, ne s’avançant qu’à regret, regardant à gauche, à droite, n’entendant pas la Fortune qui lui crie : Marche donc, lambin ! tu n’as qu’à étendre la main pour cueillir la victoire !

Cependant, le 8, obéissant à l’impulsion de Vienne et à celle de son chef d’état-major, il sort de sa passivité somnolente et s’avance vers la Dora. On s’affole à Turin. Cavour, désespéré, supplie le Roi d’envoyer du secours : « Certes, je ne perdrai pas courage, mais toute ma vie je déplorerai que le Roi, pouvant disposer librement de 70 000 hommes, n’ait rien tenté pour sauver sa capitale, les Turinais ne lui pardonneront jamais. » Le Roi, convaincu alors de la sagesse du parti qu’on l’a obligé d’adopter, ne répond même pas. Turin ne tarde pas à être rassuré. L’audace de l’Autrichien ne fut pas de longue durée. Arrivé à la Dora, il ne trouve personne ; au lieu de l’exciter, ce vide l’effare : il a aperçu quelques pantalons rouges, il croit voir toute l’armée française prête à l’aborder par son flanc et ses derrières ; il s’arrête, se retire en hâte à Vercelli, évacue ses positions avancées et se replie