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Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 153.djvu/283

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jalousie, en encourageant un concurrent qu’elle trouva fort à propos sous sa main.

Notre ami Tessé avait une fille assez jolie, fort spirituelle comme lui, qu’il avait donnée en mariage à un jeune marquis de Maulevrier, fils d’un frère de Colbert, de quelques années seulement plus âgé que Nangis, et, comme lui, brigadier des armées du Roi où il s’était distingué par sa bravoure. C’était entre eux le seul trait qui fut commun. Maulevrier n’avait point l’élégance de Nangis. Il était assez vulgaire d’aspect et de figure peu agréable. Mais il l’emportait de beaucoup sur lui par l’esprit. De plus il était ambitieux, intrigant, un peu fou, mais un de ces fous dont les extravagances ne laissent pas d’être calculées. Sa situation de gendre du premier écuyer, l’intimité de sa femme avec la princesse lui ouvraient un facile accès auprès de la duchesse de Bourgogne. Il en devint ou feignit d’en devenir amoureux. D’abord rebuté, il fut ensuite plus favorablement accueilli. Il eut la hardiesse d’écrire, elle eut l’imprudence de répondre. Les lettres passaient par l’intermédiaire de Mme Quentin, la première femme de chambre, qui se figurait bonnement que les lettres du gendre provenaient du beau-père. « Maulevrier recevoit, dit-on, les réponses aux billets par la même main qui les avoit remis. Je n’ajouterai pas, continue Saint-Simon, ce qu’on crut au-delà. »

Que crut-on ? qu’eut-on raison de croire ? Cela est extrêmement difficile à dire. Y eut-il simplement de la part de la princesse coquetterie et manège ? Fut-elle au contraire prise à son propre jeu, et son cœur, que Nangis avait troublé, fût-il aussi troublé par Maulevrier ? Hardi qui trancherait la question. Il n’est pas impossible que le second lui ait plu par ses saillies et son audace même, comme le premier lui avait plu par sa bonne mine et l’avait agacée par sa réserve ; mais comme il est bien difficile d’admettre que tous deux en même temps lui aient plu jusqu’au bout, chacun des deux nous paraît être la garantie contre l’autre. D’ailleurs environnée, gardée, surveillée comme elle l’était, non pas seulement par ses dames, qui auraient pu être un peu complices, mais par ces Suisses qui rôdaient jour et nuit dans le palais et les jardins de Versailles et de Marly, ayant mission de rapporter au Roi toutes les allées et venues, il est bien probable qu’elle ne se rendit pas coupable d’autre chose que de lettres ou de promenades imprudentes.

Maulevrier, que ces obstacles irritaient, se serait avisé, s’il