Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 153.djvu/268

Cette page n’a pas encore été corrigée


Peu accoutumée à la résistance, la jeune princesse devait sentir avec impatience les bornes de son empire. Peu à peu elle se mit avec lui sur un pied de taquinerie, s’il est permis d’employer ce mot familier, raillant la vie sérieuse qu’il menait, ses mœurs sévères, et sa dévotion excessive. « Convenez, disait-elle un jour à Mme de Mailly, que j’ai épousé l’homme de France qui mène la vie la plus dure. En vérité, il ne faut pas être l’héritier d’Henri IV pour s’assujettir à un aussi triste esclavage. » Et le duc de Bourgogne de lui répondre encore par un impromptu :

Draco, qu’être esclave est bien doux
Quand c’est du devoir et de vous.

[1]

Cet amour du devoir, le duc de Bourgogne aurait bien voulu l’inspirer à sa femme. Elle-même, dans une lettre à Mme de Maintenon, que cite Proyart, va nous dire joliment comment il s’efforçait d’y parvenir : « Je ne me contente pas même de faire la volonté de M. le duc de Bourgogne, mais j’entre encore dans ses vues, ce qui n’est pas une si petite chose pour moi. Car il faut vous imaginer, ma chère tante, qu’il me les propose quelquefois en trois façons, le bien, le mieux, le parfait, comme feroit M. de Cambray et il me laisse maîtresse du choix. J’aurais quelquefois bonne envie de me déclarer pour la neutralité, mais je ne sais par quel enchantement je me conforme toujours à ce qu’il désire, même malgré moi [2]. »

Cet enchantement, qu’elle exagère peut-être un peu, n’empêchait pas la duchesse de Bourgogne de railler assez publiquement l’austérité de son mari et sa réserve extrême avec les femmes. « Je voudrois mourir avant M. le duc de Bourgogne, disait-elle un soir, en causant sur sa chaise percée avec ses dames (c’étoit là, dit Saint-Simon, qu’elle s’ouvroit le plus volontiers), mais voir pourtant ici ce qui se passeroit ; je suis sûre qu’il épouseroit une sœur grise, ou une tourière des filles de Sainte Marie [3]. » Nous avons vu les plaisanteries, d’assez mauvais goût, auxquelles elle se prêtait contre lui. Mais ces plaisanteries mêmes ne laissent pas de supposer une assez grande cordialité entre les deux époux. Aussi, à en juger par les apparences, l’auteur anonyme d’un Journal de la Cour de Louis XIV, cité par Proyart,

  1. Proyart. t. II.
  2. Ibid., p. 186.
  3. Saint-Simon, édition Chéruel de 1857. t. X, p. 87.