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Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 153.djvu/264

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Saint-Simon. Lui parlant de l’amour de Dieu : « Cet amour, ajoute-t-il, ne demande point de tous les chrétiens des austérités semblables à celles des anciens solitaires, ni leur solitude profonde, ni leur contemplation. Il ne demande d’ordinaire ni les actions éclatantes et héroïques, ni le renoncement aux biens légitimement acquis, ni le dépouillement des avantages de chaque condition. Cet amour ne trouble, ne dérange, ne change rien dans l’ordre que Dieu a établi. Il laisse les grands dans la grandeur et les fait petits sous la main de celui qui fait les grands. » Cette idée si juste que le duc de Bourgogne doit s’appliquer aux vertus de son rang et pratiquer les devoirs de son état, qu’il ne doit point vivre d’une vie solitaire et chagrine, revient à chaque instant sous la plume de Fénelon. « Etudiez sans cesse les hommes. Apprenez à vous en servir sans vous livrer à eux… La piété n’a rien de faible, de triste, ni de gêné ; elle se fait toute à tous pour les gagner tous. Le royaume de Dieu ne consiste point dans une scrupuleuse observation de petites formalités ; il consiste pour chacun dans les grandes vertus propres à son étal. Un grand prince ne doit point servir Dieu de la même façon qu’un solitaire ou un simple particulier. Saint Louis s’est sanctifié en grand roi [1]. » Aux termes près, ce sont exactement les mêmes conseils que Saint-Simon faisait parvenir au duc de Bourgogne par l’intermédiaire de Beauvillier. A Beauvillier lui-même, Fénelon tient le même langage, comme s’il redoutait un peu que l’influence de ce conseiller si honnête ne s’exerçât cependant pas tout à fait de la façon qu’il aurait souhaité : « Il ne faut pas, lui écrivait-il, vouloir mettre l’amour au dedans par la multitude des pratiques entassées au dehors avec scrupule ; mais il faut, au contraire, que le principe intérieur d’amour, cultivé par l’oraison à certaines heures, et entretenu par la présence familière de Dieu dans la journée porte la nourriture du centre aux membres extérieurs et fasse exercer avec simplicité, en chaque occasion, chaque vertu convenable pour ce moment-là. Voilà, mon bon duc, ce que je souhaite de tout mon cœur que vous puissiez inspirer à ce prince qui est si cher à Dieu. La piété, prise ainsi, devient douce, commode, simple, exacte, ferme, sans être scrupuleuse ni âpre [2]. »

Quoi compte Beauvillier tenait-il de ces conseils, et quelle influence exerçait-il sur le duc de Bourgogne ? Cela est assez

  1. Œuvres complètes de Fénelon, t. VII, p. 233 et 234.
  2. Ibid., p. 244. Lettre du 4 novembre 1703.