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sa volonté intelligente, par son infatigable persévérance, le comte de Cavour avait su donner à son pays une importance hors de toute proportion avec sa population et son armée. Il l’avait moralement grandi, non seulement aux yeux de l’Italie, mais aux yeux de l’Europe ; il l’avait imposé aux préoccupations de la diplomatie, avec le dessein arrêté de faire tourner à son profit les troubles de la péninsule et les difficultés léguées à toutes les puissances par la révolution de 1848. Dès son arrivée au pouvoir, il s’était servi des institutions libérales, en leur donnant les plus larges développemens, contre l’Autriche. Il était certain qu’elle en serait alarmée ; que, pour défendre son influence, elle blesserait la fibre italienne ; et que tous les mécontens tourneraient les regards vers Turin. C’est grâce à cette politique poursuivie sans relâche que le Piémont, un petit pays d’un peu plus de trois millions dames, était devenu le rival de l’empire des Habsbourg. Si l’Autriche avait pour elle les princes, attachés à sa politique par les liens de la parenté et par des traités secrets, la Sardaigne avait pour elle les sympathies des populations italiennes et des libéraux de toute l’Europe. Le comte de Cavour sut en tirer un merveilleux parti, et, lorsque éclata la guerre d’Orient, il eut l’inspiration d’un grand politique en prenant résolument dans l’alliance de la France et de l’Angleterre, avec une quinzaine de mille hommes, la place que l’Autriche avait malencontreusement désertée.

Ce coup de maître lui permit de siéger au Congrès de Paris. On le vit alors lutter d’habileté et d’éloquence avec les plénipotentiaires autrichiens, conserver sur eux l’avantage, et poser, malgré leur-protestations, la question italienne. Ce fut son triomphe ! La voie était désormais frayée ; La question italienne demeurerait brûlante, se mêlerait à toutes les négociations, à tous les incidens de la politique européenne. Elle était comme une plaie vive qui devait se rouvrir à chaque instant jusqu’au jour où, certain d’être Boutenu par la France, M. de Cavour pourrait exaspérer l’Autriche et la pousser dans ses derniers retranchemens, comme M. de Bismarck, à son exemple, le fit plus tard.

Il est vrai que, si ces deux politiques recouraient aux mêmes procédés, ils ne s’inspiraient pas des mêmes sentimens. M. de Bismarck, en effet, a déchaîné une guerre fratricide pour assurer à la Prusse en Allemagne l’hégémonie militaire ; il a violenté les populations, il a imposé des cessions de territoire et des indemnités