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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/927

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manières et tout à fait dépourvu d’illusions. Mais ce scepticisme est purement intellectuel : il n’est pas descendu de la tête jusque dans le cœur. Il a laissé la sensibilité intacte. En théorie, Mérimée déteste les hommes ; en fait, il les plaint et il est si éloigné de les avoir en horreur qu’il les a en pitié. « Il n’y a rien que je méprise et même que je déteste autant que l’humanité en général ; mais je voudrais être assez riche pour écarter de moi toutes les souffrances des individus… » En principe, il n’est d’aucun pays ; en réalité, il témoigne de son amour pour son pays par le retentissement que ses désastres éveillent dans son cœur. Dans ses livres ou dans les conversations de salon, il parle de l’amour sur un ton dégagé, en homme qui sait ce qu’il faut lui demander pour en avoir le plaisir sans la souffrance, et qui s’est par avance prémuni contre les déchiremens d’une trahison. Il a aimé, il a été trahi ; il lui a semblé que tout lui manquait à la fois et que sa vie était désormais sans but. Lui qui a la pudeur de ses émotions et qui répugne à faire étalage de ses douleurs, il revient à maintes reprises sur cette déception qui le laisse à la fois étonné et désolé. « Il y avait une fois un fou qui croyait avoir la reine de Chine (vous n’ignorez pas que c’est la plus belle princesse du monde) enfermée dans une bouteille. Il était très heureux de la posséder… Un jour, il cassa la bouteille et comme on ne trouve pas deux fois une princesse de Chine, de fou qu’il était il devint bête. » Une liaison qui se dénoue, c’est une aventure par où ont passé beaucoup d’honnêtes gens qui en sont sortis allègrement. Mérimée en est resté tout meurtri. Il est tendre. Il est faible.

Cette faiblesse du caractère explique bien des choses chez Mérimée, elle se mêle à quelques-unes de ses qualités, elle est à la base de ses pires défauts. Elle explique notamment qu’il ait été prisonnier de certaines influences : Stendhal, si différent de lui sous tant de rapports, n’en a pas moins déteint sur lui de la façon la plus fâcheuse et laissé sur son esprit une marque indélébile. Elle explique ce culte qu’il professe pour la force. Il admire chez les autres, et sous quelque forme que ce soit, l’énergie qu’il n’a pas. Pour ce qui est de lui, il ne trouve pas en lui-même sa raison d’être. Il la cherche en dehors de lui, dans l’approbation d’autrui. « Je n’ai rien écrit dans ma vie pour le public, toujours pour quelqu’un… Je ne puis plus travailler parce qu’il n’y a plus personne pour prendre en considération mon travail. » Il est dans une étroite dépendance de l’opinion. Le soin qu’il met à la déconcerter prouve assez l’importance considérable, excessive, qu’il lui prête. Il est hanté par la peur du ridicule. Il craint de se montrer tel qu’il est : il