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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/924

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que nous dirons, nous songeons à la façon de les dire : aucune ne nous parait assez délicate. Moins distraites que nous par les exigences de la vie extérieure, les femmes ont le goût des problèmes de l’âme ; nous faisons en leur honneur et pour leur compte une revue de nos propres sentimens, et nous les analysons pour les leur expliquer, car si grande est la différence essentielle des natures, que, sur presque tous les points, leur façon de penser et de sentir est différente de la nôtre. D’instinct et sans qu’il y ait à vrai dire un calcul de notre part, ce que nous découvrons alors, c’est ce qu’il y a de meilleur en nous et dont nous prenons à mesure une conscience plus nette. Si nous avons en nous quelque coin de chimère, que nous avons dérobé aux railleries d’un monde positif, nous n’en rougissons pas auprès de ces confidentes romanesques ; nous leur faisons d’autant plus volontiers part de nos rêves qu’il n’en est guère parmi les plus délicieux auxquels elles ne soient associées. Si quelque déception a laissé en nous son amertume, si quelque souffrance y est toute saignante, nous n’affectons pas auprès d’elles de nous montrer insoucians et forts, mais nous nous prêtons à la douceur d’être plaints. Toute leur pitié s’éveille et toute leur sensibilité s’inquiète, dès qu’elles devinent une douleur qui veut être consolée. Elles ne sont jamais plus près de nous aimer. Or dans la sympathie qui nous attire auprès d’une femme il entre toujours un peu du désir d’aimer et d’être aimés… Un sentiment qui n’aurait pas la violence indiscrète et la tyrannie absorbante de la passion, mais tout à la fois vif et léger, voisin de l’amitié dont il aurait la sûreté, et qui serait tout de même l’amour, un amour de tête où l’imagination serait engagée plutôt que le cœur, et qui n’enlèverait pas à l’esprit sa liberté, mais au contraire qui en aiguiserait la finesse, tel est le sentiment mi-parti de tendresse réelle et de galanterie littéraire qui serait fait à souhait pour dicter à un écrivain des lettres à un « ami féminin ». Et c’est bien celui que Mérimée semble avoir éprouvé pour son Inconnue.

Ces Lettres à une Inconnue mettent dans la correspondance de Mérimée la note sentimentale et romanesque. Elles sont par elles-mêmes quelque chose d’achevé et resteront un des plus jolis spécimens dans ce genre d’écrire. Nous savons aujourd’hui qui est celle à qui elles furent adressées, on nous a appris son nom, sa condition sociale. On a bien fait de nous donner tous ces détails, puisque c’était le seul moyen pour qu’ils nous devinssent indifférens. Hâtons-nous maintenant de les oublier et rendons à l’Inconnue cet air d’énigme dont elle fit une partie de son charme et ce quelque chose de mystérieux dont elle prit tant de soin de s’envelopper. C’est par-là qu’elle