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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/914

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correspondant anglais raconte qu’il a vu deux compagnies, dans la passe de Melouna, exposées inutilement au feu de l’ennemi ; et comme il demandait à leurs capitaines pourquoi ils ne les conduisaient pas autre part, l’un d’eux, lui montrant ses hommes qui mangeaient et fumaient avec indifférence, répondit : « Notre commandant nous a laissés là. » Cette raison paraissait parfaitement suffisante à. eux, à leurs soldats, et à leurs supérieurs. Le défaut, c’est la passivité de cette obéissance, bien que le soldat lui-même, dans le combat, puisse être, à cause de son étonnant sang-froid, capable d’une initiative féconde. Un poste entier abandonné à ses propres ressources peut également faire des prodiges. Mais un chef de compagnie ou de bataillon prendra rarement sur lui de modifier des ordres devenus inexécutables. Les officiers inférieurs, du reste, — et je reviendrai sur cette critique tout à l’heure, — ne sont pas assez instruits pour être laissés à eux-mêmes.

Cette passivité ne se trouve pas, au contraire, chez les élémens albanais, auxquels malheureusement on peut adresser bien d’autres reproches. Le manque d’instruction des officiers inférieurs rend beaucoup plus difficile l’exécution de grands mouvemens, impose une tâche plus lourde au commandement général, et les grands desseins, les objectifs éloignés seront dangereux pour celui-ci jusqu’à ce qu’un nouveau personnel se soit formé. Enfin les Turcs, qui ont donné les plus grands soins à leur artillerie, ont une cavalerie déplorable. Ce peuple de conquérans chevaucheurs n’a plus de chevaux. A la fin de la campagne, à peine si l’on comptait sept à huit cents dragons ou chasseurs, ce qui explique la lenteur des reconnaissances et l’absence complète de poursuites.

Rien de tout ce que je viens de dire ne s’applique à l’Albanais. 12 000 volontaires de cette race ont servi dans la campagne, sous la direction de chefs choisis par eux, et leur concours a été pour l’état-major une source d’embarras plutôt que d’avantages. Je ne crois pas pouvoir mieux faire, pour peindre ces alliés quelque peu encombrans, que de revenir aux notes que je prenais à Salonique après la fin des hostilités.

Ils sont généreux, mais pillards ; fidèles à la parole donnée, mais « carottiers » ; héroïques, mais sans qu’on puisse faire fond sur eux, parce qu’ils entendent se battre comme il leur plaît. Tout ce qu’on a dit de bien et de mal des Palikares grecs se peut dire d’eux ; c’est la même race, les uns étant restés chrétiens, les autres ayant été convertis ou invertis, comme on voudra, au