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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/863

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Telles sont les circonstances qui, à partir de 1760 en Angleterre, et d’une date de près d’un demi-siècle plus récente sur le continent, déterminèrent chez les nations de l’Europe occidentale une prolificité et un accroissement de population comme n’en avaient connu aucun âge précédent. Si, vers la fin du XVIIe siècle, un statisticien avait voulu faire des prévisions sur la population de l’Angleterre deux siècles plus tard, c’est-à-dire vers 1900, en se fondant sur les résultats des cent dernières années écoulées, il ne l’eût pas évaluée à plus de 9 ou 10 millions d’habitans au maximum. Son calcul, établi sur l’expérience antérieure, eût été singulièrement démenti par les faits : c’est qu’il avait surgi tout un ensemble de circonstances nouvelles que personne ne pouvait prévoir.

Non seulement au XVIIe siècle, mais même au milieu du XVIIIe siècle, personne ne pressentait le prodigieux développement de la population qui s’est manifesté depuis. Un des hommes, certes, les moins engagés dans les liens de la routine intellectuelle, Voltaire, au moment même où il se vantait dans toutes ses lettres de faire de l’agriculture progressive, d’employer les semoirs mécaniques et les charrues nouvelles, consulté par M. de la Michodière, intendant d’Auvergne, au sujet d’une évaluation du nombre d’habitans de la ville de Clermont-Ferrand, écrivait : « Les hommes ne peuplent pas comme le prétendaient ceux qui disent froidement qu’après le déluge il y avait des millions d’hommes sur la terre. Les enfans ne se font pas à coups de plume, et il faut des circonstances fort heureuses pour que la population augmente d’un vingtième en cent années [1]. » C’est là ce qu’écrivait de Ferney, on novembre 1757, un homme qui, s’il n’était pas particulièrement versé dans les questions économiques, se flattait, cependant, de connaître tout ce qui concernait l’état social et représentait admirablement, en tout cas, l’opinion de son temps.


II

L’application des découvertes scientifiques à la production, la rupture des vieux liens des corporations et de nombre d’autres règlemens restrictifs, la constitution de la grande industrie, ouvrirent à l’accroissement de la population un champ en quelque

  1. Œuvres complètes de Voltaire, édition Lequien, t. V de la Correspondance générale, p. 326.