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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/846

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l’assaut de la vieille ville toute noire et hérissée de tours ; les hauts bâtons blancs se balancent comme des piques au-dessus des têtes nues, et devant le bataillon un vieillard porte, en guise de bannière, un lourd crucifix de bois. La troupe débouche au pied du château démantelé qui a été bâti par les rois d’Aragon, et arrive en quelques pas devant le campanile élevé par Charles d’Anjou ; puis la foule s’engage dans l’étroit boyau qui mène à la caverne. Ils descendent deux cents degrés dans la pénombre humide ; puis un moment encore ils retrouvent la lumière, au fond d’une petite cour serrée entre des parois très hautes, qui sont pleines de tombeaux. Une porte de bronze verdi, rayée de nielles d’argent, précieux ouvrage d’art envoyé de Byzance il y a neuf siècles, est ouverte sur l’ombre constellée de cierges. En entrant, les yeux fixés sur la profondeur mystérieuse, chacun fait tinter de la main sur l’un des battans trois anneaux polis suspendus à des mâchoires de monstres, et le roulement des pas est dominé par le cliquetis argentin du métal vénérable.

Quand les pèlerins des Abruzzes ont accompli leurs dévotions à saint Michel, ils descendent vers la lande marécageuse hérissée de roseaux et de figuiers d’Inde, et déserte depuis que les troupeaux viennent de la quitter. On dit une prière, au passage, dans l’église ruinée par les siècles et dorée par les étés qui seule garde le nom de l’antique Siponto, ou dans la chapelle de San-Leonardo, qui fut bâtie par les Teutoniques, et où des prisonniers et des brigands délivrés ont suspendu en ex-voto des chaînes qui s’y rouillent encore. Après le détour de l’Incoronata, toutes les troupes s’engagent sur la grand’route le long de l’Adriatique. Je me souviens d’un soir de mai, où, avec un ami, je me trouvais à Trani : nous regardions la silhouette que faisait sur le ciel assombri la grande cathédrale dont le campanile s’élève comme un phare, et dont la mer vient battre le parvis. Un chant monotone qui approchait sur la route annonça l’arrivée d’une troupe de pèlerins. En deux files ils apparurent devant l’église et en montèrent les degrés : la grande porte de bronze, signée par le fondeur Barisanus de Trani, était ouverte pour le mois de Marie. Les pèlerins tombèrent à genoux sur le seuil et ils se traînèrent lentement ainsi jusqu’à l’autel. Puis ils se relevèrent et sortirent d’un pas lourd. Quelques enfans de la ville les attendaient à la porte et venaient à eux en leur tendant la main, comme pour demander l’aumône à ces pauvres. Ceux-ci prirent dans leurs