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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/827

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beaucoup pour savoir si ses visions étaient de pures hallucinations, ou si elles correspondaient à quelque chose dans le monde qu’on nomme réel. Une nuit — c’était avant la mort d’Adrienne — il était retourné dans les bois d’Ermenonville, familiers à son enfance, et il avait pénétré dans les ruines de la vieille abbaye de Châalis, au bord des étangs du même nom. La charmante chapelle de l’abbé, décorée, disait-on, par le Primatice, était ouverte et éclairée. Le maître du domaine y faisait représenter un Mystère devant quelques familles du voisinage. Gérard se glissa dans la chapelle, et voici ce qu’il vit : — « Les costumes, composés de longues robes, n’étaient variés que par les couleurs de l’azur, de l’hyacinthe ou de l’aurore. La scène se passait entre les anges, sur les débris du monde détruit. Chaque voix chantait une des splendeurs de ce globe éteint, et l’ange de la mort définissait les causes de sa destruction. Un esprit montait de l’abîme, tenant en main l’épée flamboyante, et convoquait les autres à venir admirer la gloire du Christ vainqueur des enfers. Cet esprit, c’était Adrienne transfigurée par son costume, comme elle l’était déjà par sa vocation. Le nimbe de carton doré qui ceignait sa tête angélique nous paraissait bien naturellement un cercle de lumière ; sa voix avait gagné en force et en étendue… En me retraçant ces détails, j’en suis à me demander s’ils sont réels, ou bien si je les ai rêvés. » Plus il s’interrogeait, plus il s’y perdait. La grande horloge dans sa gaine n’était pas un rêve, non plus que les hautes armoires en noyer sculpté ; mais l’apparition d’Adrienne ? Le seul témoin qu’il aurait pu interroger était un jeune paysan qui l’avait suivi dans la chapelle, et ce garçon était gris. Gérard de Nerval s’allait répétant : — Obsession ou réalité ? et il n’osait prononcer.

Après quelques aventures analogues, il ne fut pas autrement surpris de reconnaître un soir Adrienne, tout d’un coup, dans une actrice nommée Jenny Colon, qui lui inspirait depuis toute une année un sentiment inexplicable. Il ne manquait pas une seule de ses représentations : — « Je me sentais vivre en elle, et elle vivait pour moi seul. Son sourire me remplissait d’une béatitude infinie ; la vibration de sa voix si douce et cependant fortement timbrée me faisait tressaillir de joie et d’amour. Elle avait pour moi toutes les perfections, elle répondait à tous mes enthousiasmes, à tous mes caprices… » Il l’adorait du fond de sa stalle, mais il ne désirait point la voir de plus près : — « Depuis