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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/825

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cours de ses promenades solitaires ne fut peuplé que de visions gracieuses ; il suffisait de le regarder passer pour en être sûr : « Je l’ai rencontré, dit un autre contemporain [1], plus souvent seul qu’en société, le pas alerte, traversant le jardin du Palais-Royal, l’œil souriant à ses imaginations intérieures. On l’arrêtait ; sa physionomie changeait tout à coup ; c’était un homme qu’on tirait d’un rêve agréable et dont les yeux tenaient du réveil et de l’étonnement. » L’altération du visage indiquait clairement la profondeur de la chute. « Quelquefois, dit Gautier, on l’apercevait au coin d’une rue, le chapeau à la main, dans une sorte d’extase, absent évidemment du lieu où il se trouvait… Quand nous le rencontrions ainsi absorbé, nous avions garde de l’aborder brusquement, de peur de le faire tomber du haut de son rêve comme un somnambule qu’on réveillerait en sursaut, se promenant les yeux fermés et profondément endormi sur le bord d’un toit. Nous nous placions dans son rayon visuel et lui laissions le temps de revenir du fond de son rêve, attendant que son regard nous rencontrât de lui-même. »

A l’âge qu’il avait alors, il est rare que toutes les visions, quand visions il y a, soient uniquement d’esprits élémentaires ou de symboles philosophiques, sans mélange de figures moins austères. Il ne manquait pas aux cénacles de gens faisant profession de mépriser les amours grossières du commun des hommes ; mais c’était d’ordinaire une attitude à ajouter à toutes les autres : « L’homme matériel, dit Gérard de Nerval à ce propos, aspirait au bouquet de roses qui devait le régénérer par les mains de la belle Isis… Vue de près, la femme réelle révoltait notre ingénuité ; il fallait qu’elle apparût reine ou déesse, et surtout n’en pas approcher. Quelques-uns d’entre nous néanmoins prisaient peu ces paradoxes platoniques. » L’un de ces derniers ayant cru deviner que Gérard de Nerval était amoureux d’une réalité lui adressa une question indiscrète. Il répliqua : « Moi ? C’est une image que je poursuis, rien de plus. »

L’image avait des cheveux d’or, couronnés de laurier « dont les feuilles lustrées éclataient… aux rayons pâles de la lune. » Elle glissait sur l’herbe, à demi portée par les brouillards du soir, et laissait traîner dans la rosée un long voile de religieuse. Son nom était Adrienne. Le lecteur la connaît : elle était apparue

  1. Champfleury, loc. cit.