Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/810

Cette page n’a pas encore été corrigée


matériellement que les autres, — du moins de notre temps, — doit avoir des commencemens aussi rudes. Je comprends tout ce qu’il peut y avoir de déceptions, de craintes et sans doute de tendresse froissée dans le cœur d’un père ou d’une mère ; mais, hélas ! l’histoire éternelle de ces sortes de situations, consignées dans toutes les biographies possibles, ne devrait-elle pas montrer qu’il existe une destinée qui ne peut être vaincue ? Il faudrait donc, après une épreuve suffisante, après la conviction acquise d’une aptitude vraie, en prendre son parti des deux parts et rentrer dans les relations habituelles, dans la confiante et sympathique amitié qui règne d’ordinaire entre pères et enfans déjà avancés dans la vie… Si, depuis quatre ans, je n’avais su que tu avais besoin de ne faire aucune dépense excessive, certainement il y aurait eu des instans où une aide très légère m’aurait fait gagner beaucoup de temps. Le travail littéraire se compose de deux choses : cette besogne des journaux qui fait vivre fort bien et qui donne une position fixe à tous ceux qui la suivent assidûment, mais qui ne conduit malheureusement ni plus haut ni plus loin. Puis, le livre, le théâtre, les études artistiques, choses lentes, difficiles, qui ont besoin toujours de travaux préliminaires fort longs et de certaines époques de recueillement et de labeur sans fruit ; mais aussi, là est l’avenir, l’agrandissement, la vieillesse heureuse et honorée. »

C’était en vue de « l’agrandissement » qu’il sollicitait un prêt de cinq cents francs, à rembourser par petites sommes. Son père se laissa toucher. Cependant il ne se consolait point d’avoir engendré un poète. Il avait là-dessus les sentimens qu’un autre poète a cru pouvoir prêter à tous les parens, sans distinction :

Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,
Le poète apparaît en ce monde ennuyé,
Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes
Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié.

M. Labrunie n’allait pas jusqu’à crisper ses poings. Il invitait même quelquefois son fils à dîner, mais il se refusait froidement à toute autre marque d’intérêt. Ni les témoignages incessans d’un respect qui ne se démentit jamais, ni ceux d’une affection timide et anxieuse de retour ne désarmèrent sa rancune. Peut-être lui était-elle commode pour justifier à ses propres yeux son indifférence égoïste, et ses procédés léonins dans les questions d’argent ?