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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/808

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Flatter les grands seigneurs, faire honneur à leur table,
Les égayer, leur plaire et leur paraître aimable ;
Des jésuites vainqueurs soutenir les tréteaux,
Les prôner à toute heure et baiser leurs ergots ;
Des idoles du jour imiter les grimaces…
Moyennant quoi, l’on a des dîners et des places.

— Ça ne me va pas ! répondait en substance le Pauvre du pont des Arts, dans une tirade dont la chute est sanglante pour l’Académie :

… Car j’ai de la décence ;
Dans mon petit état, j’aime l’indépendance.
Ainsi, portez ailleurs de pareils argumens…
Je suis pauvre, il est vrai, mais j’ai des sentimens [1].


La pièce eut une seconde édition avant la fin de l’année ; les Élégies nationales en eurent trois dans l’espace de quelques mois. Les journaux libéraux louaient l’enfant prodige, et l’on se racontait en classe, à Charlemagne, qu’un éditeur avait dit à Gérard Labrunie, en le regardant par-dessus ses lunettes : « Jeune homme, vous irez loin ! » Les élèves en avaient la tête à l’envers. Les néophytes du romantisme auraient eu pourtant des réserves à faire ; sauf la pièce contre l’Académie, le débutant n’avait point donné de gages aux idées nouvelles. L’amitié lui fit crédit, et ne tarda guère à s’en applaudir. La traduction de Faust, parue en 1828, affermit, malgré sa médiocrité, la réputation de l’auteur. Il y avait alors cinq ans qu’Albert Stapfer avait donné la sienne, et le romantisme allemand fermentait dans les veines de la jeunesse au milieu de laquelle vivait Gérard Labrunie. Elle en vénérait les obscurités, en adorait les bizarreries et le bric-à-brac. Comprendre Faust était déjà un titre de gloire : quiconque aidait à le répandre avait bien mérité des lettres françaises [2].

Une seule personne voyait avec appréhension le tour que prenaient les affaires du jeune poète. M. Labrunie souhaitait pour son fils une carrière régulière, et les lettres avaient alors l’honneur d’être rangées par les familles dans les métiers qui n’en sont pas, en compagnie de la peinture et des arts en général. Gérard fut donc destiné à la médecine. Sa résolution de se donner aux

  1. L’Académie, ou les membres introuvables, comédie satirique en vers (Paris, 1826 ; Touquet).
  2. La traduction d’Albert Stapfer faisait partie d’une collection coûteuse. Celle de Gérard de Nerval fut destinée aux petites bourses.