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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/807

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l’abandonner aux fantaisies d’un serviteur de plus de zèle que de prudence. Cet homme éveillait l’enfant avant l’aube pour le mener promener aux étoiles sur les collines de Sèvres et de Meudon. Gérard en resta noctambule, et se familiarisa beaucoup trop tôt avec la population équivoque qui est maîtresse du pavé des grandes villes entre minuit et le point du jour.

Il reçut une forte éducation classique, complétée sous la direction paternelle par l’étude des langues vivantes. Sa précocité faisait l’orgueil de ses condisciples du collège Charlemagne. Il n’arrive pas souvent d’avoir pour voisin de pupitre en rhétorique ou en philosophie « un camarade imprimé et dont on parle dans les journaux. [1] » Gérard Labrunie avait été imprimé six fois en 1826, et ce n’était pas des vers d’amour ou des tragédies en cinq actes, comme en font d’ordinaire les collégiens ; c’était de la politique, de la satire, des poèmes séditieux à la gloire de Napoléon, ou contre les jésuites, « de partout chassés pour leurs crimes » ; c’était les Elégies nationales, imitées des Messéniennes et bourrées de belles pensées ; c’était, en un mot, une moisson de promesses. A la vérité, la rime était pauvre et le style poncif ; mais on n’avait pas le droit d’être trop exigeant envers un écolier, que ses leçons réduisaient, selon ses propres expressions, à donner « un essor rapide » à

Ces chants que produisit un trop rare loisir.

Les publications de 1826 comprenaient aussi une comédie en vers, d’une telle hardiesse dans le texte primitif, assurait la préface, que l’éditeur effrayé avait exigé de nombreux remaniemens. Sous sa forme adoucie, la pièce gardait de quoi mettre en joie une classe travaillée par le romantisme et comptant Théophile Gautier sur ses bancs. Elle était dirigée contre l’Académie française, qui avait eu l’injustice et l’imprudence de ne pas couronner un mémoire de l’auteur sur la poésie au XVIe siècle. On y voyait l’un des « incurables » du palais Mazarin demander au Pauvre du pont des Arts de consentir à poser sa candidature à l’Académie. Le Pauvre voulait savoir à quoi il s’engageait avant de donner une réponse, et en quoi consiste le métier d’académicien. Son interlocuteur le lui expliquait en ces termes :

Donner la chasse aux gens
Qui pour titre au fauteuil n’ont rien que des talens ;
  1. Notice de Théophile Gautier.