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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/787

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Sa tête est deux fois couronnée ; trois ou quatre royaumes sont pendus à son cou ; ses mains sont comme chargées d’une douzaine d’États ; et tout cela ne tient qu’à lui, et il n’y a d’Autriche qu’en la personne de l’Empereur.


II

En la seule personne de l’Empereur. On n’aurait garde d’oublier que, pour les professeurs de droit, l’union de l’Autriche-Hongrie est « réelle » et non pas seulement « personnelle » ; mais les subtilités du droit échouent devant la sincérité des faits ; et le fait, ici, c’est que l’Autriche-Hongrie ne tient guère qu’à l’Empereur-roi. On dit : à l’Empereur François-Joseph.

Certes, les peuples de l’empire sont fiers, quelles que soient leurs préférences nationales, de cette longue lignée de princes qui, depuis Rodolphe et Albert Ier, occupent sans interruption le trône — ou les trônes — de la monarchie. Leurs portraits sont partout dans les publications illustrées, et il n’est pas d’atlas d’école où ils ne se détachent, sur fond d’or, encadrés de laurier. Des reproductions de leurs médailles ornent tous les objets qui en peuvent être ornés et l’on sent, jusqu’aux moindres choses, comme un intime et héréditaire contact de ces souverains d’une même maison et de ces sujets de tant de races. Mais, entre tous, François-Joseph est le bien-aimé, quoiqu’il ait été l’un des moins heureux. Peut-être parce qu’il a été très malheureux ! L’année prochaine, lorsque s’accomplira la cinquantième année de son règne, et que l’Autriche sera en fête, et que lui, il songera, comme de temps en temps doivent songer les conducteurs d’hommes, comment n’entendrait-il pas au dedans de lui la voix tragique : « Hélas ! hélas ! infortuné : c’est la seule parole que je te puisse adresser, et ce sera la dernière » ? Comment ne se rappellerait-il pas qu’il a souffert, en ces cinquante ans de règne, tout ce que peuvent souffrir et les plus grands et les plus humbles, et qu’il a touché le fond de toute douleur humaine ?

Mais l’âme des foules a ses délicatesses, et il n’est rien à quoi elle s’attache autant que la misère des riches et la faiblesse des puissans de ce monde : comme si, par là, elle se retrouvait en eux, y retrouvant l’humanité. Ainsi l’Espagne en sa reine régente aime et respecte la faiblesse de la femme, et celle de l’enfant en son jeune roi. Ainsi, quand la jeune reine des Pays-Bas fit son