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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/774

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REVUE DES DEUX MONDES.

Un malaise régna. D’Avol sentit à travers les silences l’indécision, le blâme, le respect de la discipline, la peur de se compromettre. Il changea de ton :

— Tu as une jolie bague, Pierre.

Il ajouta :

— Je la reconnais. Tu l’as fait monter à Metz, chez Gugl, le juif, n’est-ce pas ?

On se levait, Anine et M. Bersheim venaient d’entrer ; Bersheim apportait de la limonade, Anine des verres. D’Avol eut un sourire narquois :

— C’est une opale ? Elle est belle !… Eh ! eh ! ça me rappelle un bracelet que j’ai vu porter par une jolie femme.

Du Breuil sentit le regard d’Anine, une seconde, se poser sur lui… Quel taon piquait d’Avol ? pourquoi cette allusion, voulue, évidemment ?… Il avait tant de tact, d’habitude. La maladie le changeait-elle à ce point ? Le paroxysme des malheurs publics aigrissait-il son caractère difficile ? Il insistait :

— Regardez donc, Anine, la bague de Pierre. À sa place, moi, j’aurais peur de porter une aussi belle opale ! Ces pierres-là traînent avec elles une espèce de fatalité… Mais il y a des fatalités séduisantes ! N’est-ce pas, Pierre ?… Je me souviens du soir, à l’Opéra…

— Jacques, fit Du Breuil, — et son accent grave l’étonna lui-même, — cessons cette plaisanterie.

Plein d’inquiétude, il chercha les yeux d’Anine. Elle n’était plus là. Bersheim causait avec les officiers, emplissait les verres. Du Breuil refusa celui qu’on lui tendait, d’Avol étendit la main, et narquois :

— À tes amours, Pierre !

Du Breuil feignit de ne pas entendre. Il haïssait presque d’Avol, en ce moment. Une taquinerie ?… Non ! Jacques avait voulu le discréditer, l’amoindrir dans l’estime d’Anine, en faisant supposer… Une colère le prit à cette déloyauté. Jacques aimait donc sa cousine ? Il était jaloux ? — Pourquoi ? Son irascibilité, son amertume, venaient-elles donc de voir Anine marquer, à lui Du Breuil, une insaisissable préférence ! — Il eut un moment de stupeur. Aimait-il donc Anine ? Avait-il jamais songé à l’aimer ?… Non ! et cependant l’idée que d’Avol le croyait préféré lui causait une joie intense. Pourtant ce malentendu lui laissait une sourde rancœur envers son ami. Amour-propre froissé ? Non,