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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/765

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LE DÉSASTRE.

Du Breuil fit un signe de tête amical, le vétéran salua, son teint hâlé devenu rouge brun. Tous deux pensaient à Lacoste.

Quand il entra dans la cour de Bersheim, la femme de Thibaut, les yeux gonflés, appela son mari. Sa maternité prochaine lui déformait le visage et la taille. Ses enfans se serraient contre sa jupe ; ils avaient mauvaise mine, la petite fille toute changée. Thibaut boitant arriva, fit entrer Cydalise à l’écurie. Bersheim parut, regarda tristement la Louise, elle s’enfuit en sanglotant.

— Pauvre Louise, dit Bersheim, elle pleure son père et sa mère.

Les vieux Larrouy, ses fermiers de Noisseville, restés comme deux chiens fidèles pour garder la maison et les terres — ils avaient été tués par le même obus, à côté l’un de l’autre, le soir du 31. Un caporal de Metz, blessé, soigné ici même, et qui les connaissait bien, avait certifié leur mort. La grange avait pris feu, la ferme était détruite.

— Comment va d’Avol ?

— Il a voulu se lever, malgré la défense du docteur Sohier. Ils ont eu une scène très vive, ce matin. Entre nous, l’irascibilité de Jacques me surprend. Je ne l’ai jamais vu ainsi.

— La souffrance ? dit Du Breuil.

— Mais, riposta Bersheim, mes autres blessés souffrent, ils ne sont pas aussi difficiles à mener. — Il regarda Du Breuil : — Ma femme est bien malade. Depuis l’arrivée des prisonniers de Sedan, elle ne vit plus… On les a casés dans les bâtimens de la gare. Ils attendent leur réincorporation. — Du Breuil sympathisait en silence à son espoir déçu. Bersheim hocha tristement la tête et reprit : — Il paraît qu’on est en train de nous en rendre d’autres en ce moment… Qu’est-ce que vous voulez, mon ami ?

Il se tourna vers un inconnu qui venait d’entrer dans la cour en chancelant, affublé d’un pantalon de toile grise, d’une veste de zouave galonnée. Soudain, — qu’a donc Bersheim ? — il roule des yeux de fou, pousse un cri déchirant, ouvre les bras :

— Maurice, est-ce toi, mon enfant ?

Et tous deux s’étreignent et sanglotent.

— Comment es-tu là ? c’est bien toi ? Que tu es pâle ! Ah ! ta mère ! comme elle va être heureuse… Et ton… frère, An… André ?

Un silence lui répond. Le malheureux, — quel âge a-t-il ? qui se douterait qu’il a vingt-cinq ans ? — le lamentable prison-