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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/762

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REVUE DES DEUX MONDES.

Quand Védel et Du Breuil l’eurent quitté, MlleSorbet les retint, suppliante et embarrassée :

— Messieurs, vous voudrez bien accepter une de mes prunes à l’eau-de-vie ? Je les fais moi-même, on dit que je les réussis.

Ils durent goûter aux belles prunes gonflées, douces et fortes.

— Ce pauvre enfant, dit-elle, est bien triste. Il faudrait qu’il pût se lever, se promener !… Mais il pleut toujours !…

L’horrible odeur descendit, pénétra la pièce : Védel avala bien vite le fond de son verre. Dehors, il dit :

— Le colonel, sur ma demande, a proposé Judin pour la croix. Mais le maréchal n’est guère pressé de s’occuper des troupes. Il n’a pas encore visité une ambulance…

Nous sommes vendus ! cria une voix si gutturale et si rauque qu’il tressaillit. Du Breuil aussi s’était retourné… Attaché par la patte à son perchoir, sur l’appui d’une fenêtre, un énorme perroquet vert, entr’ouvrant ses paupières de corne et penchant le bec, les contemplait, sardonique. Du Breuil, mordu au cœur, se rappela la déroute de Forbach, le grand battement d’ailes de l’oiseau vert qui sanglotait dans la nuit : — À Berlin ! À Berlin ! Il haussa les épaules et passa. Védel ricanait, indigné :

— Est-il assez stupide, avec son air d’empaillé ! Vendus ! C’est le grand mot des niais et des lâches qu’il répète. Vendus !…

Et montrant le poing, il cria :

— Ferme ton bec, imbécile !


Un temps affreux, depuis trois jours, un déluge inondant les bivouacs, les eaux de la Moselle dépassant les plus hautes crues, un ciel noir, un froid pénétrant, tels furent les auspices de cet inoubliable mercredi 7, où la catastrophe de Sedan, pressentie dès le 4, — le commandant Samuel, envoyé en parlementaire, l’avait apprise de l’ennemi, — frappa d’un coup d’assommoir Metz et l’armée.

Deux journaux allemands, saisis sur des prisonniers, parvinrent le matin au maréchal : 80 000 hommes avaient capitulé, Mac-Mahon était mort, l’Empereur prisonnier… Les voilà donc expliqués, ces inexplicables mouvemens de l’ennemi, colonnes défilant de la rive gauche sur la rive droite — des prisonniers de l’armée de Châlons, tout simplement ; et ces bruits de musique, ces cris de l’avant-dernière nuit — des hourrahs de victoire !… Le commandant Samuel, envoyé de nouveau en parlementaire, reve-