Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/758

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
752
REVUE DES DEUX MONDES.

— Votre père avait l’air de bien vous aimer !

— Oh ! oui, mon commandant, pauvre père !

Où avait-il attrapé ça ?… À Rezonville. Un cuirassier de Bredow lui avait fendu le front d’un coup de sabre…

Sur son drap, Poterin, moribond, ratissait avec un mouvement mécanique ses deux index l’un contre l’autre, comme s’il taillait, taillait encore un crayon imaginaire. Il regardait toujours fixement devant lui, sans voir.

Du Breuil tendit la main au jeune Chartrain.

— Bon courage !

Quelle obscure providence avait jusque-là préservé de la mort ce pauvre garçon ? Était-ce la tendresse des siens qui l’accompagnait de loin, tutélaire ?… Il pensa aux Langlade, si détachés, si superbes, au petit sous-lieutenant qui pourrissait dans la terre. Maintenant, à l’école Saint-Clément !… Blache y était soigné dans le dortoir réservé aux officiers. Un prêtre, affublé d’un tablier et vaquant à d’humbles besognes, s’avançait : il reconnut le Père Desroques qui sourit, très maigre, brûlant de fièvre. Le commandant Blache, une balle dans le coude ? Parfaitement, on la lui avait extraite avec beaucoup de peine. Il avait supporté l’opération sans une grimace, sans un soupir : — Tenez, le voilà là-bas, qui vous regarde !

Du Breuil s’approcha vivement, suivi par les regards des blessés assez valides pour garder encore de la curiosité. Blache portait son bras en écharpe…

— Gentil à vous, mon cher…

Et aussitôt, avide de nouvelles, il interrogeait, grommelait, récriminait. Le maréchal, — le Père L’as-tu vu, comme disent les hommes, — avait laissé écraser Lebœuf. Il vanta le courage de son chef, qui s’était offert à la mort. Autour de lui l’état-major avait été décimé, le général Manèque tué. Et si de pareils sacrifices ne servaient à rien !… « Où allons-nous ? conclut-il. Il est évident que Bazaine ne veut pas sortir. Alors !… »

Du Breuil ne put rien lui dire de consolant. Déjà les rationnemens avaient commencé. Il n’y avait plus de foin pour les chevaux, on commençait à les abattre. Les derniers bœufs, moutons, étaient mangés. On en était au cheval.

Il abrégeait la visite.

En sortant, il aperçut, penché sur un lit, un médecin de l’Internationale, gibbeux, velu, grimaçant, — le gorille de Borny.