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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/753

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LE DÉSASTRE.

répéter ces mots dits dans la journée par un aide de camp de Bazaine : « Oui, le maréchal va essayer de passer ; mais il pense bien que cela ne réussira pas ! » Est-ce possible ? Charlys murmure : — « Oh ! ce n’est que trop certain ! Nous sommes perdus, Il ne veut pas sortir ! » Au village de Saint-Julien, le maréchal s’arrête. Il y passera la nuit ; rendez-vous à l’état-major général pour 4 heures du matin.

Aucun ordre n’est envoyé, aucun renseignement n’est demandé aux différens corps sur les événemens du jour, sur leur situation. L’incertitude plane, quelques illusions persistent. Seule, la conviction de Restaud soutient Du Breuil désemparé, retombé au doute et à l’angoisse. On se parle encore, pour se donner le change, pour tuer l’insomnie. Le vieux Changarnier, tout blanc, si faible qu’il faut le hisser à cheval et l’en descendre, il paraît que c’est lui qui a dit à Lebœuf de faire sonner la charge : — « Allons, que j’entende encore une fois mon vieux refrain d’Afrique ! » — et à un commandant : — « Montrez que vous avez du nerf ! » On parle de lui avec respect, en souriant : il inspire une vive sympathie, ce petit vieillard si poli, si discret, si brave… Qu’est-ce qu’il y a encore ? Lebœuf et Frossard sont en discorde ; la division Fauvart-Bastoul, distraite du 2e corps et mise sous les ordres de Lebœuf, a continué d’obéir à Frossard. Bazaine n’est pas intervenu… Tout de même, Sainte-Barbe, clef de la position, n’est pas prise. La prendra-t-on demain ?… Deux heures de repos dans une pièce glaciale, étendu tout habillé sur un matelas, et voilà l’aube pâle, toute noyée de brouillard.

Mauvaise nouvelle : les Prussiens cette nuit ont repris Servigny, s’y sont fortifiés. Mais que se passe-t-il ? Le général Jarras, appelé chez le maréchal, en revient et dicte confidentiellement un ordre à quatre colonels d’état-major, qui le portent d’urgence aux commandans de corps d’armée. De plus, le maréchal a fait lecture à Jarras de deux dépêches préparées pour l’Empereur : l’une en prévision du succès, elle annonce la marche sur Thionville ; l’autre en prévision de l’échec, elle exprime la nécessité de rester sous Metz. — Bizarre prévoyance ! songe Du Breuil. Cependant l’ordre porté par les quatre colonels n’est pas si bien tenu secret qu’on n’en sache le sens… « Rien n’est changé au programme de la veille, l’objectif est toujours l’occupation de Sainte-Barbe et la marche sur Bettlainville. » Mais les porteurs de l’ordre aux commandans de corps d’armée doivent leur confier, de la part