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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/751

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LE DÉSASTRE.

Barbe est rudement fortifiée, nous aurons du mal ! Qu’est-ce qu’on attend ? L’ennemi se masse.

De minute en minute, en effet, les colonnes allemandes étaient signalées. Elles se dirigeaient vers la Moselle, allaient la franchir. Qu’a dit Bazaine ? Seulement : — « C’est bien ! Ce sont les troupes de la rive gauche qui arrivent. » Une inquiétude crispe certains visages. Eh bien ! est-ce pour aujourd’hui ou pour demain, le signal ? Les yeux se tournent vers le Saint-Julien. Ce canon qui ne part pas !

— Mais tire donc ! sacra Jubault.

— Quatre heures, fait Décherac, consultant sa montre. Et sous le soleil poudreux, dans l’attente du carnage, quatre heures sonnent, de clocher en clocher. Rien encore, les minutes deviennent des siècles.

Du Breuil s’entend appeler. C’est toujours un soulagement pour lui. Une mission, si limitée qu’elle soit, le prend et l’absorbe tout entier ; elle assouvit ce besoin aigu, douloureux d’agir qu’a tout homme perdu dans une foule asservie, paralysée. Le renoncement a ses limites ; parfois l’on étouffe. Le galop détend sa révolte ; il n’est plus une chose, il est quelqu’un d’intelligent et de responsable.

— Allez demander au maréchal Lebœuf pourquoi il n’attaque pas ?

Et le signal, pense Du Breuil, Bazaine l’a donc oublié ? Il galope ; batteries au repos, régimens couchés, cavalerie immobile, dans quelques instans le grand frisson de l’attaque va galvaniser ces masses compactes. Il longe les divisions du 4e corps, arrive au 3e, reconnaît le fanion du maréchal Lebœuf, communique.

Le maréchal, lourd et tranquille, répond qu’il attend le coup de canon. Au même moment un grondement retentit, une salve partie du Saint-Julien, puis les grosses pièces de 24 de la batterie. Le grand souffle mystérieux passe sur les hommes et les chevaux comme sur des blés ; la foudre éclate, les pièces de campagne tonnent, les mitrailleuses craquent ; de grands nuages de fumée s’élèvent ; des troupes bleues et rouges se déploient entre des voiles de poussière.

À partir de là, ce fut pour lui une bataille comme toutes les autres, aussi belle, aussi lugubre, avec autant d’horreur et plus d’intensité, car l’ardent espoir de trouer emportait tous les cœurs d’un merveilleux élan. Il rejoignit son rang, vit et entendit le tu-