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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/747

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LE DÉSASTRE.

pour faire la soupe, brisaient les chaises et les armoires. Dans un coin, il y avait une grande bassine de fonte, à demi pleine d’eau recueillie à grand’peine dans les environs : les infirmiers y trempaient des loques souillées, les médecins venaient s’y laver les mains et les bras. Mon cher, quand les cuisiniers allemands ont vu qu’ils ne trouvaient pas une goutte d’eau dans le village, ils ont rempli leur marmite de ce liquide sanguinolent, et mis cuire là dedans leurs saucisses aux pois !…

Un haut-le-corps, un long silence.

Le lendemain soir, au retour d'une mission dans les camps, Du Breuil trouvait Restaud plus animé que de coutume :

— Une dépêche de Thionville, envoyée par le colonel Turnier ! Deux émissaires. Marchal, Flahault… Leurs dépêches étaient roulées dans une boulette de caoutchouc. Flahault avait la sienne dans le ventre…

— Quelles nouvelles ? fit avidement Du Breuil.

— Ducrot, qui commande un corps de Mac-Mahon, doit se trouver le 27 à Stenay, gauche de l’armée. Le général Douay est à droite, sur la Meuse. Nous devrons nous tenir prêts à marcher au premier coup de canon ! — Restaud ajouta : — C’était émouvant, le récit de ces deux hommes, arrêtés, fouillés par les Prussiens, éconduits par le maire de Saulny, recueillis par un curé, puis par un fermier, et à force de ruse, d’énergie, atteignant enfin les avant-postes !

Nuit fiévreuse, pour les deux officiers. Nuit d’espoir pour Restaud, de doute pour Du Breuil : la confidence de Bersheim le harcelait… sortirait-on vraiment ? Bazaine le voulait-il ? Le pouvait-il ?… Une fois de plus, dans le désarroi de son âme, il fit appel à la discipline qui lui murait les yeux, les oreilles, la bouche, qui le pétrifiait vivant. Qu’était-il pour trancher, pour décider ? Rien. Instrument passif, il devait son labeur, son intelligence, sa vie : obéir était son lot. Ce renoncement du soldat, si semblable à celui du prêtre, pouvait lui paraître douloureux : il n’en possédait pas moins de beauté, de noblesse. La servitude militaire comporte une austère grandeur ; jamais Du Breuil ne le comprit mieux qu’en ces heures d’angoisse et de ténèbres où, devant l’inconnu de l’avenir, il se dit : « Je ne dois pas juger celui qui est le chef suprême et responsable, celui à qui le sort de cent soixante mille hommes est confié. Il peut avoir, il a certainement, pour règle ou excuse de sa conduite, des raisons que j’ignore !