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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/713

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demi-heure qui précédait le dîner. Elle fut plus étonnée encore un jour que cette mère, voyant une de ces demoiselles grimper sur un pouf pour contempler de plus près une gerbe d’orchidées, apostropha vivement leur institutrice, en lui criant d’un bout du salon à l’autre : « Mademoiselle, venez, je vous prie, dire à Hélène que je n’aime pas qu’on grimpe sur mes poufs et qu’on touche à mes fleurs. » Que chacun fasse son métier, et les vaches seront bien gardées.

Et cependant, cet insulaire si jaloux de son indépendance a ses assujettissemens, ses servitudes ; ne lui demandez pas de secouer son joug, son joug lui plaît. Plus que personne, il est esclave de ses habitudes, de ses préjugés nationaux. Il lui est plus facile de courir le monde, de traverser les mers que de sortir un instant de sa peau pour entrer dans celle des autres. En ceci bien différent des Romains, auxquels il aime à se comparer, impénétrable et imperméable, il vit côte à côte avec les races étrangères sans leur rien emprunter et sans leur rien donner, et l’éloignement qu’il a pour elles et qu’elles ont pour lui sera toujours le même.

Autant qu’à ses préjugés, il est assujetti à ses besoins factices, à l’étiquette, aux minuties du confort. Il n’a jamais dit comme Socrate : « De combien de superfluités je puis me passer ! » Aucun autre peuple ne se fait une idée aussi compliquée du bonheur, et comme ils ont l’esprit de détail et qu’ils attachent une grande importance aux petites choses, il suffit d’une bagatelle qui leur manque pour appauvrir et gâter leur vie. Leurs statisticiens se plaignent que les jeunes gens se marient de moins en moins, que c’est une des raisons qui contribuent au succès de la propagande féministe. « Que voulez-vous ? me disait un jeune Londonien ; au prix que coûte aujourd’hui le bonheur en Angleterre, je ne suis pas assez riche pour faire celui d’une Anglaise. » Et notez qu’il ne suffit pas d’être heureux, qu’il faut être considéré, et que le code de la respectabilité est encore une affaire très compliquée. Ce code prescrit tout ce que doit faire un Anglais, ce qu’il doit dire, ce qu’il doit penser, ce qu’il doit boire et manger, les opinions littéraires et autres qu’il doit professer, les usages, les conventions qu’il est tenu d’observer pour mériter le respect. Cet homme qui se flatte d’être indépendant est si dépendant de l’opinion d’autrui, qu’il aime mieux pâtir que de faire quoi que ce soit qui puisse nuire à la considération qu’on a pour lui. Telle famille anglaise, qu’un revers de fortune oblige à se retrancher, recourra à tous les expédiens plutôt que de diminuer son train de maison. Que deviendrait-on si on n’avait plus le nombre réglementaire de domestiques, que