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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/712

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par jour ? Pourquoi… Ses pourquoi ne finissaient pas. Je lui répondis que, particularistes ou communautaires, les sociétés ne subsistent que de contradictions, et que tout compté, tout rabattu, les contradictions ne sont pas ce qu’il y a de pire dans l’existence humaine. « L’irrégularité tient à notre nature, a dit un homme qui avait beaucoup d’esprit ; notre monde politique est comme notre globe, quelque chose d’informe, qui se conserve toujours. Je ne connais que deux sortes d’êtres immuables sur la terre, les géomètres et les animaux, et encore les géomètres ont-ils eu quelques disputes, mais les animaux n’ont jamais varié. » Darwin a prouvé que les animaux varient.

Il faut des centaines de mots pour expliquer cette chose (confuse, incertaine et flottante, cette combinaison instable qu’on appelle le caractère d’un homme ; il en faut plus encore pour définir tant bien que mal le caractère d’une nation. Volontairement, à dessein, M. Demolins, qui n’avait en vue que l’intérêt de notre éducation, a pris le parti de tout simplifier et d’oublier que toute question a plusieurs faces. Il demanda un jour à un jeune Anglais qui exploite un run de moutons dans la Nouvelle-Zélande ce qui le séduisait dans cette existence. « C’est la vraie vie, c’est l’indépendance », lui répondit le jeune squatter. « Vous le voyez, ajoute M. Demolins, le besoin d’indépendance est bien ce qui domine et actionne toute la vie de l’Anglais ; on peut tourner et retourner le problème, on arrive toujours à cette solution. »

Il a raison : à certains égards l’Anglais est le plus indépendant des hommes, et lorsqu’il n’a pas chez lui ses coudées franches, il a bientôt fait de s’embarquer pour la Nouvelle-Zélande. Il a l’imagination hardie et le pied léger. Il est fier de sa patrie, mais il n’a garde de s’y enraciner. La véritable Angleterre n’est pas pour lui une île de 23 millions d’hectares ; c’est une certaine manière de vivre, de sentir, de penser, et cette patrie mobilisée et transportable l’accompagnera au bout du monde. Où qu’il s’établisse, il s’arrangera pour jouir de la liberté civile, individuelle et domestique. Ennemi juré de tout ce qui le met à la gêne, il a réduit la famille à sa plus simple expression : toi et moi, ou, selon les cas, moi et toi ; le reste, ce sont les autres ou le prochain, et les autres commencent à l’enfant, et comme l’enfant est un prochain tapageur, encombrant, incommode, qui fourre souvent ses doigts dans son nez et son nez où il n’a que faire, on le tient à distance et, autant que faire se peut, on l’élève par procuration. Une jeune Française, chargée d’élever les filles de je ne sais quel grand seigneur anglais, fut tout d’abord très étonnée que ses élèves ne fussent admises à l’honneur de contempler l’auguste figure de leur mère que pendant la