Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/701

Cette page n’a pas encore été corrigée


France. » — « Je trouve toujours fort bon qu’un auteur soit de son pays et de son siècle. Je m’établis son compatriote et son contemporain, et jamais il ne me parait plus piquant que lorsqu’il choque nos coutumes et nos idées actuelles… J’étudie le siècle de Louis XIV dans ses poètes dramatiques : les comédies de ce temps-là sont pour moi des histoires » etc., etc.

Il comprend et il sent le théâtre grec. — Il a le tort de ne pas aimer l’Hippolyte d’Euripide, mais il ne le définit point si mal en l’appelant « un hobereau de Basse-Bretagne. » Il dit que l’Andromaque du même poète est « une bonne femme franche et naïve » ; et, après avoir cité cette phrase de la veuve d’Hector : « Ah ! mon cher mari, j’aimais vos maîtresses pour l’amour de vous ; combien de fois n’ai-je pas allaité vos bâtards ! » il écrit : « Il y a là de quoi faire frémir toutes les petites-maîtresses de Paris ; et cependant, si l’on y regarde de près, on aperçoit une sorte de délicatesse et même d’héroïsme dans ces sentimens d’Andromaque. » Qu’ajouterions-nous à cela, nous qui nous piquons de si bien comprendre l’antiquité et de l’aimer toute crue ? Seigneur ! qu’avons-nous donc inventé ?

Enfin, il est si bon historien de théâtre qu’il en devient prophète. Très attentif au développement du mélodrame, « éclos, dit-il, de la corruption de la tragédie », mais qu’il préfère encore aux tragédies pseudo-classiques de son temps, il prévoit formellement, plus de vingt ans à l’avance, que du mélodrame sortira le drame romantique. « Qu’on y prenne garde ! s’écrie-t-il, si on s’avise d’écrire les mélodrames en vers et en français, si on a l’audace de les jouer passablement, malheur à la tragédie ! » Si l’on joint à ce cri divinatoire ce qu’il dit ailleurs de la tragédie de Voltaire et de la comédie de La Chaussée et de Diderot, on verra qu’il s’en est fallu de fort peu que Geoffroy n’ait esquissé — déjà ! — « l’évolution d’un genre. »

Vous conclurez que cet homme fut donc un esprit singulièrement puissant et original. Charmés de rencontrer chez lui quelques-unes des idées essentielles de Sainte-Beuve, de Taine et de M. Brunetière, vous vous direz que Geoffroy devrait être un des grands noms de la critique, et vous vous étonnerez de ce que sa mémoire a, en somme, de peu reluisant.

Mais je dois d’abord vous avouer que je lui ai fait la partie belle. Je n’ai recueilli que ses clairvoyances et ses hardiesses : j’ai laissé dans l’ombre ses étroitesses, ses timidités, ses erreurs, tout ce qui ne compte plus dans ses feuilletons, mais ne laisse pas d’y tenir beaucoup de place.

Puis, il ne suffit pas de penser avec originalité pour que les hommes s’en souviennent ; il faut les contraindre à se souvenir de ce qu’on a