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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/699

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honte de l’hypocrisie rejaillit directement sur la religion et lui est en quelque sorte plus personnelle que l’infamie des autres vices. » Et enfin : «… Molière n’a fait aux mœurs aucun bien réel, il en a même favorisé le relâchement : il a corrigé quelques ridicules ; les vices lui ont résisté… Quand il a secondé, par ses plaisanteries, le progrès nécessaire en mauvaises mœurs, il a toujours réussi : tous ses traits contre l’autorité des pères et des maris ont porté coup, il est parvenu à rendre ridicules la piété filiale et la foi conjugale : mais toutes les fois qu’il a essayé de lutter contre le torrent de la corruption, il a échoué. »

Je note ici, chez Geoffroy, un trait assez curieux. Ce moraliste ne se fait aucune illusion sur le pouvoir moralisateur du théâtre, et juge que c’est déjà beaucoup si le théâtre ne fait pas de mal. « La première loi du théâtre, dit-il, est de flatter les passions et les vices en crédit ; on n’y attaque que les ridicules d’un mauvais ton et les vices de rebut qui sont passés de mode. » Et ailleurs : « L’utilité morale de l’art dramatique me paraît absolument nulle, pour ne rien dire de plus. » Cet homme, qui adore le théâtre, qui passe toutes ses soirées dans sa loge ou son fauteuil d’orchestre, ce « père des comédiens » qui traite comédiens et comédiennes à sa table et qui fréquente chez eux, et qui aime vivre dans ce monde-là, méprise en réalité le théâtre et exprime fréquemment ce mépris chrétien. Il y a, chez celui que les contemporains s’obstinaient à appeler « l’abbé Geoffroy », une austérité de principes qui, se traduisant fort peu dans sa vie, se manifeste à tout bout de champ dans sa critique, à qui elle prête une singulière verdeur et des pénétrations peu communes. Un point, par exemple, sur lequel les auteurs dramatiques, presque tous gens superficiels et soumis aux préjugés du siècle, se trompent le plus souvent, c’est la valeur morale des personnages qu’ils exposent et des leçons qu’ils proposent ; car ils n’ont en eux qu’un critère incertain du bien et du mal. Un homme d’éducation et de pensée vraiment chrétienne découvre sans difficulté ce genre d’erreur : et c’est ce que fait constamment Geoffroy avec la rudesse la plus sagace et la plus allègre. Et l’on dirait aussi que par son mépris général et préventif de ce qui fait l’objet de ses études, il se revanche de ce qu’il y a de médiocre et de douteux, aux yeux de sa conscience la plus intime, à faire de ces études métier et marchandise. Il tient le théâtre en si piètre estime qu’il ne lui demande jamais d’être moral ; que celte exigence lui semblerait niaise et même absurde : mais comme il l’aime pourtant ! De quelle passion grondeuse, bougonne, troublée de remords peut-être, et d’autant plus incurable !

Reprenons. Quelle est, quatre-vingts ans après Geoffroy, notre pensée sur le théâtre de Voltaire, sur les tragédies pseudo-classiques, sur