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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/692

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règle des mœurs, — ce que le bourgeois excuse ou approuve allègrement. Il voudrait avoir vécu, jeune, comme Marcel et Schaunard : car cela ne tire point à conséquence et n’empêche pas, plus tard, d’être commerçant ou notaire.

Pareillement, l’image que la Vie de Bohême offre de l’ « artiste » est toute bourgeoise. Le véritable artiste, hors quelques rares exceptions, est un homme qui travaille beaucoup ; qui a besoin, pour cela, d’une vie réglée et solitaire ; qu’une fierté secrète, convenable à son art et engendrée par lui, préserve du désordre ; qui rougirait d’être signalé à la foule, comme un histrion, par un accoutrement et une allure spéciale, et que rien ne distingue de nous autres dans la rue. On ne peut citer, je crois, un seul artiste ou poète de premier rang qui ait été proprement un Bohême. Mais l’artiste est encore aujourd’hui, pour beaucoup de bourgeois, un individu cocasse, qui ne s’habille ni ne parle comme nous, qui fait des mots, qui fait des farces, qui fait des dettes, qui est noctambule et qui se disperse en folles amours. D’où la sympathie persistante du public pour les « héros » de la Vie de Bohême et pour Mürger lui-même. Louis Veuillot écrivait il y a trente ans : « Le bourgeois adopta Mürger parce qu’il trouvait en lui, sous les traits les moins épiques, l’objet perpétuel de son étonnement, de son admiration et de son mépris, ce mélange du maniaque, du bouffon, de l’affamé et de l’inspiré qu’il appelle l’artiste, et qui constitue le véritable fou de la démocratie. » Un seul mot à changer : le bourgeois n’a plus de « mépris » pour l’ « artiste ». Il ne le raille plus ; il a des égards prudens pour l’art d’après-demain. Il n’y aurait pas beaucoup à faire pour le rendre aujourd’hui crédule au tableau de Marcel et à la symphonie de Schaunard.

Bourgeoise aussi, la façon dont l’argent est considéré dans la comédie de Mürger et Barrière. Les Bohêmes manquent d’argent, mais ils ne le méprisent point. Ils sont très raisonnables. Ils se gardent même de ce paradoxe facile, que la misère est un bon stimulant du travail et de l’inspiration. Toutes les fois qu’ils deviennent sérieux, — et ils vont alors jusqu’au tremolo, — c’est pour maudire la pauvreté, empêcheuse de chefs-d’œuvre, et pour rendre hommage à la bienfaisante puissance de l’argent, dans des tirades soignées qui ont, comme vous pensez, le plein assentiment des spectateurs. La pièce de cent sous, continuellement invoquée, est le principal personnage du drame ; personnage invisible et présent, comme Jéhovah dans Athalie. Ils ne parlent que d’Elle (et certes, je ne le reproche point à ces pauvres diables ; mais encore y a-t-il « la manière, » et la leur est sans grâce). Quand ils La tiennent, ils la célèbrent par (des cérémonies et des rites